Fiers d’être humains

Sur la quatrième de couverture du dernier roman de John Irving, on peut lire, sous la plume d’Edmund White : « À moi seul bien des personnages est un roman qui vous rend fier d’être humain ». La phrase m’est restée en mémoire tout l’été. Comme d’ailleurs le roman, que j’ai dévoré au tout début de la belle saison. Irving, que j’avais renoncé à fréquenter depuis vingt ans - il m’avait largué avec ses contes folkloriques et ses fantaisies picaresques -, est revenu à la case départ. Du coup, À moi seul bien des personnagesm’a catapulté au même endroit, soit dans la tête de l’adolescent que j’étais, tournant jusqu’à tard dans la nuit les pages de Hôtel New Hampshire et Le monde selon Garp. Ces romans tragicomiques généreux et absurdes, humanistes, fantaisistes et féministes, vous rendaient, eux aussi, comme par magie, « fiers d’appartenir à la race humaine ».

 

Quel film, me suis-je demandé, m’a rendu fier d’appartenir à la race humaine ? Débordons du champ sacré des valeurs humaines et évangéliques labouré par les jurys oecuméniques, et précisons : quels films, par leurs thèmes, leur angle de vue, la composition de leurs interprètes et la conjoncture de mille et un facteurs subliminaux souvent impossibles à décoder (même pour le critique qui gagne sa vie à essayer), cognent à cette porte dissimulée qui ouvre en même temps le coeur et l’esprit ? Bref, quels films nous rapprochent les uns des autres ?

 

Je vous laisse y réfléchir. Pour ma part, je n’ai pas eu à chercher trop loin. En effet, certains des plus grands films des deux dernières années (Amour, Beasts of the Southern Wild, Une séparation, Des hommes et des dieux, etc.) ont réalisé ce miracle. Tour de force ou accident ? Les deux, forcément. Quand la magie opère simultanément sur les deux grands canaux, même les auteurs s’en étonnent. Je me souviens par exemple de la surprise de Philippe Falardeau devant l’élan d’amour spontané du public et de la presse pour Monsieur Lazhar.

 

Le même instant de grâce guette sa consoeur Louise Archambault. Avec Gabrielle, à l’affiche dans deux semaines mais projeté dans l’intervalle au Festival de Toronto, la cinéaste de Familia a relevé avec brio ce double pari de la haute qualité artistique, qui témoigne d’une grande rigueur dans le travail, et de l’émotion, qui naît de l’abandon contrôlé et de la dissimulation de toute trace d’effort. Son film nous place devant des personnages qu’on découvre, mais qui nous sont formidablement familiers. On les sent si proches de nous, en fait, qu’on peut presque humer leur parfum.

 

Qui est Gabrielle ? C’est une handicapée intellectuelle de 22 ans (Gabrielle Marion- Rivard), rendue à la croisée des chemins. Membre d’une chorale qui se prépare à participer à un concert de Robert Charlebois, elle veut pouvoir vivre sans contraintes son histoire d’amour avec Martin (Alexandre Landry), choriste handicapé lui aussi. Mais la mère de ce dernier (Marie Gignac) s’oppose à leur liaison. Sophie (Mélissa Désormeaux-Poulin), sa grande soeur et mère de substitution, souhaite elle aussi déployer ses ailes pour aller rejoindre en Inde son amoureux (Sébastien Ricard). Mais sa responsabilité vis-à-vis Gabrielle la rive au sol.

 

« C’est un film qui parle de différence, mais aussi un film qui parle de ressemblances », résumait Louise Archambault à son équipe durant le tournage (propos rapportés par Mélissa Désormeaux-Poulin). Plusieurs semaines après l’avoir vu, son onde de choc ne m’a pas quitté. Je reste comblé et ému par la grandiose simplicité de son scénario avec enjeux au miroir, par les compositions exceptionnelles des interprètes, enfin par le répertoire, revisité côté choeur, du Charlebois d’hier. Les chansons Lindbergh et Ordinaire subliment les enjeux et ouvrent une fenêtre sur le monde intérieur des personnages.

 

Cette onde va-t-elle atteindre tout le Québec, comme elle a visiblement touché les six mille spectateurs de la piazza Grande au Festival de Locarno, où Gabrielle a remporté le prix du public ? J’en suis convaincu. Le Québec a besoin de ce film qui, au lieu de les opposer, réconcilie cinémas d’auteur et populaire. Par-dessus tout, je parie qu’il aura le goût de ce film qui rend fier d’être humain. Pas grave s’il l’ignore encore. Dès le 20 septembre, la bonne nouvelle va se répandre.

À voir en vidéo