La Napa Valley de Joseph Phelps

Photo: Jean Aubry

San Francisco, la ville, puis ce pont magnifique qui enjambe le bras de mer vers le nord. Je l’empruntais il y a bien 20 ans de cela, le passage obligé pour accéder à ce jardin d’Éden traversé par la Nationale 29, qui va de Napa à Calistoga en passant par St. Helena, Rutherford, Oakville et Yountville. Première impression : tout est beau ici.

 

Une première impression sans doute bien naïve, mais qui a le mérite de dire tout haut ce que 100 millions de visiteurs ont pensé avant moi. Pas question de vous mentir en début de chronique.

 

Tout est beau, donc. L’adage voulant qu’on ne peut faire que du bon vin dans un endroit aussi beau se vérifierait-il une fois de plus ? Bon, je vous accorde que les mornes crou pes médocaines nimbées de brume en novembre ne sont pas jojos non plus, mais il y a toujours des exceptions.

 

Je regardais tout ça en me souvenant de cette discussion avec le journaliste anglais Steven Spurrier, quelques années plus tôt, au Grey Fox Bar, place de la Madeleine à Paris, à propos du fameux Jugement de Paris dont il avait été l’instigateur, en 1976, et où les crus de la Napa Valley l’avaient emporté sur ceux de Bordeaux. Je me disais : mais par les couilles de Bacchus battues au vent ! (expression auvergnate, fin XIXe siècle), et si Spurrier disait vrai ? La suite allait lui donner raison.

 

Une vallée qui a tout

 

Ce sont toujours les mêmes qui ont tout. On serait du moins tenté de croire, ici, que si elle n’a pas tout, la vallée de la Napa a tout pour vous laisser croire le contraire. Sol, soleil, climat, ambiance, gens riches mais aussi sympathiques, restaurants et aires de dégustation greffés à même des wineries dernier cri astiquées comme des sous neufs, vignobles cartes postales et vins qui cartonnent côté prix… N’y manque plus qu’un remake du film Sideways pour relancer le zinfandel à la place du pinot noir. Bref, tout baigne aux States, aurait dit Falardeau.

 

J’ai souvenir de ces grandes maisons visitées, monuments d’une viticulture souvent démarrée un siècle plus tôt et chef de file d’une industrie qui consomme intra muros une large part de sa production.

 

Ces Beaulieu, Montelena, Mondavi, Heitz, Ridge, Kenwood, Stag’s Leap, Newton, Turley, Caymus, Krug et autres perles du vignoble qui, pour ma part, ne me faisaient nullement regretter ces mor nes croupes médocaines nimbées de brume en novembre, et qui livraient pourtant depuis des siècles déjà l’aristocratie des vins à base de cabernet et de merlot.

 

Gracieuse cuvée

 

Avec les cuvées Georges de Latour, Martha’s Vineyard ou encore To Kalon, celles élaborées chez Joseph Phelps, du côté de St. Helena, avaient capté chez moi le désir de voir plus loin. Une cuvée, en particulier : Insignia. Retenez ce nom.

 

Gracieuse, dites-vous, cette cuvée ? Non, majestueuse serait le mot. Ce point précis où l’harmonie rencontre finesse et puissance dans un souffle aussi porteur que libérateur. Un TGV.

 

C’est au restaurant La Chronique que Mike McEvoy, de chez Joseph Phelps Vineyard, invitait en avril dernier la presse spécialisée autour de 10 millésimes de cette cuvée. Une verticale rare de l’un des cabernets les plus prisés de la planète vin (je connais des Bordelais de premiers crus classés qui en couvent secrètement des flacons dans leur cave, mais pas de noms ici) et dont le somptueux 2010 (222 $ - 11898821 -(10+)★★★★1/2 ©) arrivera sur les tablettes en novembre prochain.

 

Une verticale d’autant plus enrichissante qu’elle soulignait, en 2013, le 40e anniversaire de la maison fondée par Joe Phelps ainsi que le premier millésime de la cuvée Insignia en 1974.

 

Si feu Robert Mondavi avait un faible pour l’élégance de ces grands vins de Bordeaux dont il fut l’ardent promoteur chez lui, à une époque où la Napa Valley balbutiait encore côté finesse, « Joe Phelps who is alive and well at 85 ! », soulignera McEvoy, a un faible, lui, pour les beaux bourgognes.

 

Ce qui ne l’empêchera nullement, comme son homologue Mondavi, d’accuser un amour mais aussi une profonde compréhension pour le cabernet sauvignon, qui demeure encore aujourd’hui la colonne vertébrale de sa cuvée, complété ici par le petit verdot, le malbec, le merlot et le cabernet franc, tous issus de huit vignobles sis dans la Vallée de la Napa.

 

Je ne vous ferai pas le palmarès de la notation par étoiles, même si l’ensemble des vins dégustés démarre à quatre (★★★★), hormis ★★★1/2 pour le 1999, mais aussi plus de ★★★★ pour le 2001, avec des 2002, 2007 et 2009 qui le talonnent de près. La surprise du lot, du moins pour ma part ? Ce millésime 1976 qui avait été doublement décanté et dont la progression aromatique était simplement exponentielle avec l’aération. Un fondu encore consistant où violette, cèdre, encens, réglisse et havane se livraient à une valse qui laisse cul-de-jatte de nombreux bordeaux du même millésime !

 

Mon souhait est que vous puissiez à votre tour, ne serait-ce que déguster un seul millésime d’Insignia. Sinon, pour vous en approcher, optez pour le Cabernet Sauvignon 2009, Napa Valley (67,75 $ - 10921444 -(5+)★★★1/2 ©), d’une sève, d’une longueur, bref d’une classe qui ne fait certainement pas regretter le grand vin. Vous l’ai-je déjà dit ? Tout est beau ici.


Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2014. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $, qui paraîtra en octobre prochain.

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