Sacrifier l’essentiel

Après une première année de pouvoir passablement stressante, on peut comprendre le soulagement des péquistes à la lecture des récents sondages. Pauline Marois, dont le baromètre des personnalités de Léger Marketing avait permis de mesurer l’impopularité en juin dernier, a repris ses airs de « dame de béton ».

 

Même à l’état virtuel, le projet de Charte des valeurs québécoises a permis au PQ de récupérer une partie du vote francophone qu’il avait perdue au profit de la CAQ. Sans Jean-Martin Aussant, Option nationale ne pourra que vivoter et le vote solidaire semble se tasser. Bref, à l’aube de cette année électorale, les choses tendent à s’améliorer, même si le retour à l’équilibre budgétaire demeure problématique.

 

Au moment où Bernard Drainville s’apprête à dévoiler les détails de sa Charte, on aurait cependant intérêt à méditer l’avertissement qu’avait lancé Jean Dorion au lendemain des élections du 4 septembre 2012. L’espèce de catho-laïcité que défend le PQ facilitera peut-être sa réélection, mais elle pourrait bien être fatale à la souveraineté.

 

Dans une lettre publiée dans Le Devoir, l’ancien président de la SSJB de Montréal, qui avait également siégé à la Chambre des communes sous les couleurs du Bloc québécois, avait jugé très sévèrement les calculs des stratèges péquistes : « Les responsables de ce choix ne manifestent pas le jugement et la sensibilité requis par un projet aussi complexe et exigeant que l’accession du Québec à la souveraineté. Comme Maurice Duplessis, qui faisait lui aussi une partie de son beurre électoral sur le dos d’une minorité religieuse [les témoins de Jéhovah], ils s’intéressent davantage à leur réélection qu’à l’avenir du Québec comme société. »

 

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On n’a généralement retenu de M. Dorion que l’indépendantisme « pur et dur » et l’intransigeance dans la défense du français qu’il affichait à la SSJB, mais il avait précédemment été attaché politique du tout premier ministre de l’Immigration dans le gouvernement Lévesque, Jacques Couture, puis chef de cabinet de son successeur, Gérald Godin, et agent de liaison avec les communautés culturelles.

 

Fort de cette expérience, il affirmait que la charte péquiste « [saccagerait] pour longtemps notre relation avec la plus grande immigration francophone qu’ait connue le Québec, un milieu, hier encore, plutôt ouvert à nos aspirations », c’est-à-dire la communauté maghrébine.

 

La vice-présidente de l’Association des femmes algériennes, Ahlem Belkheir, expliquait au début de la semaine à un collègue de La Presse que même celles qui ne portent pas le voile défendent le droit de celles qui désirent le porter.

 

Certains ont conservé un goût amer du ralliement massif des communautés culturelles au camp fédéraliste en 1995, mais cela ne change rien à la réalité démographique : le Québec demeurera à jamais une province canadienne si un grand nombre d’immigrants n’adhèrent pas à la souveraineté, qui serait le plus solide rempart de l’identité québécoise.

 

Il n’y a peut-être pas de compromis possible sur la langue, mais peut-on sérieusement soutenir qu’interdire le port du voile dans une garderie ou un hôpital est indispensable à la préservation de cette identité ? Tout signe de subordination de la femme est assurément déplorable, mais cela justifie-t-il le PQ de sacrifier sa raison d’être ?

 

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On a beau avoir l’habitude du Quebec bashing, les comparaisons grossières avec la ségrégation des Noirs américains ou la Russie de Poutine ont de quoi faire enrager, mais rien ne pourra les empêcher. La moindre manifestation de la différence québécoise a toujours été présentée comme un crime contre l’humanité au Canada anglais. On peut également être certain que la Charte des valeurs québécoises aura très mauvaise presse aux États-Unis.

 

« Bien sûr, on peut choisir de contrarier tout le reste du continent, je l’ai souvent fait moi-même sur la langue, mais encore faut-il que l’enjeu en vaille la peine : si on multiplie les cas, on permet à nos adversaires de les relier entre eux pour peindre le Québec en forteresse de l’intolérance tous azimuts », écrivait Jean Dorion.

 

Il ne faut pas se faire d’illusions : le prochain référendum, s’il y en a un, donnera lieu à des attaques encore plus féroces que le précédent. Brandissant la Charte des valeurs québécoises, le camp du Non aura beau jeu d’opposer le sectarisme, voire le racisme qui sous-tend l’option souverainiste à l’ouverture d’esprit inhérente au fédéralisme canadien.

 

Il est encore temps de faire preuve de retenue et de se concentrer sur l’encadrement des accommodements plutôt que de faire une fixation sur les signes religieux. Évidemment, si le PQ a renoncé à faire l’indépendance, c’est une autre histoire.

49 commentaires
  • Luc Archambault - Abonné 5 septembre 2013 05 h 23

    Absurdistan !

    Je veux bien croire que la catho-laïcité est tout sauf congruente, mais de là à brandir la menace maghrébine comme devant justivier la validation par l'État du port du voile islamiste mis de l'avant par l'islamiste politique impérialiste il y a comme un dérapage que seule de longue vacances peuvent expliquer... La machine est difficile à repartir semble-t-il... Elle est grippée...

    Le principal obstacle à la souveraineté de l'État ce n'est ni l'immigration, ni ce que peuvent inventer les autocrates canadianisateurs pour nous blâmer d'être démocrates, mais bien le fait de ne pas l'être... démocrate... pas suffisamment du moins pour rompre avec la gouvernance collabo d'un État du Canada de clair déni démocratique qui s'impose sans jamais avoir obtenu le clair OUI référendaire des Québécois,es.

    L'obstacle c'est le défaut d'union. La division. En ce qui concerne la Charte des valeurs, l'enjeu en vaut la chandelle... si... la valeur première mise de l'avant est la démocratie, chère au Québécois,es. Car, c'est l'occasion unique de dire que nous vivons dans un État de clair déni démocratique canadianisateur incapable d'obtenir le clair OUI référendaire des Québécois,es.

    Contre la fureur et terreur autocrate, il n'y a que la valeur de la démocratie. Aucune retenue possible quant à sa défense, contre la loi et le désordre autocrate. Mettre de l'avant la démocratie, c'est tout sauf renoncer à « faire l'indépendance », c'est cesser de fouler aux pieds la souveraineté première, celle du peuple, celle qui seule peut rendre effective la souveraineté de l'État du peuple.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 5 septembre 2013 13 h 21

      Compter sur le vote du maghrebin ou de tout autre immigrant pour remporter un référendum est non seulement absurde mais irréaliste et pessimiste. La très grande majorité des immigrants au Québec ne souhaitent absolument pas vivre des changements constitutionnels. Ils sont ici parce qu'ils ont l'espoir que ce sera mieux ici que dans leur pays d'origine.

      C'est à nous les québécois de souche (et ce n'est pas un péché de l'être) de s'enligner, de cesser de s'excuser d'être ce que nous sommes et d'avoir le courage de prendre notre place légitime au concert des nations de cette planète. Nous portons dans nos gènes et dans ceux de nos pères et mères notre histoire. Depuis plus de 400 ans, nous avons vécu des épreuves, des défis et des humiliations qui nous ont forgés. Nous ressentons dans notre coeur et notre tête cet appel à l'émancipation.

      La charte des valeurs est l'occasion privilégiée de nous dire et de dire aux autres qui nous sommes : humblement, fièrement et avec un grand sourire.

  • Catherine Paquet - Abonnée 5 septembre 2013 05 h 58

    Le pouvoir, à quel prix?

    Quel dilemme! Pour espérer obtenir un jour un vote favorable à l'indépendance, ou tout au moins à la souveraineté-association, il est impératife de prendre le pouvoir à Québec. Mais pour prendre et conserver le pouvoir, il faut impérativement obtenir l'appui d'une majorité d'électeurs dont les convictions souverainistes sont loin d'être acquises. Et surtout ne pas faire de propositions qui déplaisent à cette majorité.

    Peut-être faut-il reprendre la stratégie de "la cage à homards" sous un autre déguisement...

    • Solange Bolduc - Abonnée 5 septembre 2013 11 h 48

      Propos biaisés ! Très biaisé !

    • Pierre Samuel - Inscrit 5 septembre 2013 19 h 14

      Parfaitement d'accord avec vous, M. Paquet. D'ailleurs, il suffit de lire simplement cet extrait du volume: «Le parti de René Lévesque» de André Larocque, ex-conseiller de celui-ci, paru chez Fides en 2007, pour s'imprégner encore, si besoin est, du point de vue de l'illustre fondateur du PQ à ce sujet:

      «La souveraineté du Québec n'est pas une fin en soi, mais seulement un moyen, le moyen vers une société plus démocratique....René Lévesque a fondé un parti, non pas pour poursuivre le travail de Bourgault, mais pour s'en détacher, s'en distinguer, pour démontrer que la seule voie était la voie démocratique.» (p. 48)

      D'ailleurs, nonobstant le référendum de 1995 et ses magouilles, la preuve reste encore à faire sur le désir profond de la majorité des Québécois à ce sujet, puisque la «souveraineté» (laquelle au juste...?) n'a jamais réussi depuis ce temps à franchir le cap des 40% de la faveur populaire...

  • François Ricard - Inscrit 5 septembre 2013 06 h 34

    L'État ne doit pas avoir de religion

    Les citoyens doivent être libres de pratiquer la religion de leur choix ou de ne pas pratiquer du tout.
    L'État, en tout temps, en toutes ses manifestations, doit afficher la plus grande neutralité envers la religion. Ses fonctionnaires ne doivent pas arborer de signes religieux et la croix n'a pas sa place à l'Assemblée nationale.Cette croix apposée par Maurice Duplessis, enlevée par René Lévesque et replacée par Jean Charest.
    Et la tolérance, dont on nous rabat les oreilles sur toutes les tribunes, doit être, pour être juste, réciproque: l'État respecte tous ses citoyens également, quelle que soit leur religion, et les citoyens respectent les règles émises pour tous quelle que soit leur religion.
    Le port d'un signe religieux est une affirmation de sa foi, un acte de prosélytisme, donc, forcément, un acte public et politique. Nul fonctionnaire ne doit se faire le propagandiste de cette foi.

    • Sylvain Auclair - Abonné 5 septembre 2013 10 h 10

      M. Lévesque avait fait enlever le crucifix? C'est la première fois que je lis cela. Avez-vous des références à ce sujet?

    • Solange Bolduc - Abonnée 5 septembre 2013 11 h 49

      Entièrement d'accord avec vous M. Ricard, et plus...!

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 5 septembre 2013 13 h 25

      Crucifiction

      Quand on visite le site internet officiel de l’Assemblée nationale du Québec, on constate qu’elle loge au premier étage de l’édifice nommé l’Hôtel du Parlement.

      Il semble que, pour plusieurs, la présence du crucifix dans l’enceinte de l’Assemblée nationale entre en contradiction avec l’idée maîtresse du projet de Charte des Valeurs, telle que commentée dans la chronique du samedi 31 août de M. Descôteaux.

      Parlant du dit crucifix, il argumente : « Ce n’est pas un simple élément d’un décor historique. C’est sous le regard de ce crucifix, qui est le symbole de l’Église catholique, que les lois qui nous régissent sont adoptées. Comment expliquer à un juif qu’il ne portera plus sa kippa lorsqu’il représente l’État, ou à une enseignante musulmane qu’elle doit laisser son voile à la maison, alors que les députés continuent de s’attacher à ce symbole religieux ? Que penseront-ils de l’ambivalence du gouvernement, d’ailleurs très largement partagée par les élus ? Ce crucifix contredit l’image de neutralité de l’État. Il doit être retiré de cette enceinte. »

      D’autre part, l’argument énoncé pour le conserver à cet endroit par le promoteur de cette Charte, le ministre Bernard Drainville, tient à sa valeur patrimoniale. On croit déceler une petite gêne à froisser les électeurs catholiques qui le prendrait mal.

      Dès lors, ne pourrait-on pas relocaliser le crucifix au rez-de-chaussée du même édifice, dans le Centre des Visiteurs d’où partent les visites guidées. Ce serait alors une occasion privilégiée d’expliquer aux visiteurs et touristes sa valeur patrimoniale, son historique et de les informer sur l’évolution de notre société d’hier à aujourd’hui. Le crucifix y gagnerait en visibilité et l’Assemblée nationale y trouverait sa neutralité.

  • François Ricard - Inscrit 5 septembre 2013 06 h 43

    Des valeurs sûres

    ""Tout signe de subordination de la femme est assurément déplorable, mais cela justifie-t-il le PQ de sacrifier sa raison d’être ?""
    Serait-il préférable que le PQ, à des fins purement électoralistes, adopte, selon votre propos, des valeurs à intensité variable?
    Une demi-laicité, une demi-liberté des femmes, une demi-égalité des citoyens?
    L'indépendance ne devrait-elle pas plutôt être basée sur des valeurs sûres et entières?

  • Jacques Boulanger - Inscrit 5 septembre 2013 07 h 19

    Le pire est à craindre

    Je crains fort également cette dérive du PQ. Le PQ voudrait saborder l’idée même d’indépendance qu’il ne s’y prendrait pas autrement. À croire qu’il existe au sein du PQ une cinquième colonne à la solde du pouvoir fédéral. Cela s’est déjà vu, du temps de René Lévesque.

    Faire du port des signes religieux un enjeu de la future charte est une aberration monumentale. Peu importe la fonction, personnel enseignant ou infirmier et pour toute fonction où l’uniforme «standardisé» n’est pas requis (comme chez les policiers, et encore), on devrait pouvoir permettre le port des marques religieuses distinctives comme le voile, le kippa, le turban ou même les boudins. Quoique dans ce cas, voir un sergent à boudins dans mon rétroviseur s’approcher de ma voiture aurait quelque chose de ... loufoque, j’avoue ! Mes excuses à la communauté hassidique.

    En quoi le port de signe religieux distinctif peut-il remettre en cause la neutralité de l’État. Personne chez les sikhs, les musulmans, les juifs ou les chrétiens ne remettent en cause cette neutralité. Le port de signe religieux distinctif par une personne relève de ses libertés individuelles et n’engage en rien la neutralité de l’État. Que la personne derrière le guichet porte un voile, un kippa ou un turban ou une croix, je m’en balance comme dans l’an quarante !

    En espérant que tout le monde se trompe sur les intentions réelles du PQ.

    • Yvon Giasson - Abonné 5 septembre 2013 10 h 26

      Vous nous aviez habitué, monsieur Boulanger, à un meilleur jugement.
      Permettre "un bar ouvert" au port de signes religieux ostentatoires aux reprèsentants de l'État conduit nécessairement à ce que vous décrivez vous même à des situations loufoques.
      Allons, un peu de courage. On n'est pas en train de préparer un référendum sur la souverainneté ni même des élections mais plutôt de saisir l'opportunité d'affirmer haut et fort, malgré les vents contraires venant de l'ouest et même du sud, ce que nous sommes et voulons demeurer comme peuple.

    • Solange Bolduc - Abonnée 5 septembre 2013 11 h 51

      La peut commence à démanger notre "petit journaliste Tintamarre "!

      Dommage que le socle commence à branler !