Repères - Déficit de crédibilité

Devant la crise syrienne, les leaders occidentaux se voient chargés d’une mission impossible. Ils se trouvent dans le genre de situation sans issue qui fait qu’on est blâmé quoi qu’on fasse : c’est le fameux catch-22.

 

Prenons le cas des États-Unis. L’utilisation de gaz de combat en Syrie ne fait plus de doute. Le réquisitoire que John Kerry a présenté contre le régime de Bachar al-Assad semble assez convaincant. Pourtant, il ne convainc pas. Les opinions publiques, y compris l’américaine, sont lasses des guerres tous azimuts. Elles sont déçues des résultats mitigés, voire médiocres, des campagnes menées en Afghanistan, en Irak et en Libye.

 

Avant le début de l’offensive contre Saddam Hussein, en 2003, George W. Bush et Colin Powell avaient présenté des « preuves » qui, à défaut de satisfaire tous les alliés des États-Unis, avaient convaincu une forte majorité d’Américains que le dictateur irakien possédait des armes de destruction massive et qu’il fallait, par conséquent, le chasser du pouvoir par tous les moyens possibles. Tout l’édifice reposait sur du vent, on ne le sait que trop bien aujourd’hui.

 

Dix ans plus tard, les opinions publiques sont très sceptiques à l’égard de tout ce qui émane de l’appareil du pouvoir américain. Les mensonges de l’« administration » du fils Bush continuent de miner la crédibilité de cette institution. C’est encore pire au Royaume-Uni. Barack Obama a quelque peu rehaussé l’image de marque des États-Unis, mais le scandale des écoutes électroniques est venu jeter un nouveau doute sur l’intégrité des services de renseignement et sur la sincérité des dirigeants.

 

Il n’est pas impossible que ce soit l’opposition qui a utilisé des armes chimiques en Syrie, puisqu’elle compte des déserteurs de l’armée qui ont pu s’en procurer et les lancer en faisant croire que le régime en était responsable. Certains sceptiques le pensent. Le discours de Moscou tend à privilégier cette thèse. Néanmoins, ce n’est pas seulement l’incrédulité qui règne en Occident à l’heure actuelle. Qu’on croie ou non aux arguments présentés, on remet en question l’à-propos des actions musclées visant à réprimer les crimes internationaux. George Sabra, le président du Conseil national syrien, a déclaré : « Ce n’est pas seulement le régime [Assad] qui nous tue, nous et nos enfants. C’est l’hésitation de l’Amérique qui nous tue. C’est le silence de nos amis qui nous tue. » Ce notable syrien aimerait bien qu’on l’aide à renverser Bachar al-Assad. L’opposition syrienne le réclame depuis deux ans. Son problème, c’est que le monde a de sérieuses réserves sur cette mouvance, qui compte son lot de terroristes et de fanatiques.

 

La France, le Royaume-Uni et les États-Unis risquent de perdre ce qui leur reste de crédibilité s’ils refusent d’intervenir en Syrie, où plus de 100 000 personnes sont mortes depuis le début du conflit, où deux millions de personnes ont fui leur pays et où des armes de destruction massive ont été utilisées, alors qu’ils sont intervenus en Libye, où la situation n’était pas tout à fait aussi dramatique.

 

Le déficit de crédibilité dont souffre Washington s’accompagne d’une perte d’influence au Proche et au Moyen-Orient. Ce n’est pas très poli de le dire, mais les acteurs de cette région ne se gênent pas pour envoyer paître les Américains.

 

Paradoxalement, les États-Unis sont handicapés par leur puissance militaire sans précédent et sans rivale. On leur reprochera toujours d’en abuser. S’ils frappent le moindrement fort en Syrie, ils s’exposent à des accusations de brutalité car il y aura forcément de nombreux « dommages collatéraux ». S’ils choisissent des frappes « chirurgicales » limitées dont les résultats tardent à se manifester, on aura beau jeu de dire qu’ils ont porté un coup d’épée dans l’eau, ce qui risque de renforcer la position de Bachar al-Assad.

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