Théâtre - Les insolences des frères Futur

Lors de son dévoilement, il y a deux semaines, je tombai instantanément en pâmoison devant elle. Vertige, exaltation, accélération du rythme des battements cardiaques, tous symptômes avérés du syndrome de Stendhal. J’éprouvai en effet devant l’affiche de L’assassinat du président, production du Théâtre du Futur (Clotaire Rapaille. L’opéra rock) qui débute ce soir au Théâtre d’Aujourd’hui, une forte émotion d’ordre esthétique et culturel. C’est que l’objet condense en sa surface tant d’éléments réjouissants pour qui, à l’instar de votre humble serviteur, se délecte des croisements assumés entre histoire, théâtre et histoire du théâtre.

 

Considérons d’abord son aspect général : fond brun orangé rappelant le papier kraft, choix typographique incontestablement rétro, graphisme simple imitant les techniques de la sérigraphie. On reconnaît au centre, esquissé en violet et blanc, le profil de Gilles Duceppe, futur président de la République du Québec qui, comme nous le suggère le titre, sera victime d’un attentat - à la souffleuse - peu après son élection en 2022. Du rétro-futurisme politique, donc, que cette oeuvre présentée brièvement au Zoofest en juillet 2012, quelques semaines avant l’élection de Pauline Marois et les troublants événements du Métropolis, il y a exactement un an.

 

Faisant fi des Oranges sont vertes de Gauvreau, des Fées ont soif de Denise Boucher et des Femmes de Mouawad-Cantat, le Théâtre du Futur proclame sur son affiche : « La première pièce à semer la controverse depuis le Tartuffe… »

 

Voilà une occasion, rare, de relire les divins écrits de Monseigneur de Saint-Vallier qui, dans son Mandement sur les discours impies ainsi que son Mandement au sujet des comédies prononcés en janvier 1694, condamnait à mots couverts la pièce de Molière ainsi que l’officier Mareuil, qui se proposait de la mettre en scène et d’en interpréter le rôle-titre. Contre cent pistoles filées par l’archevêque de Québec, Frontenac aurait finalement fait interdire la représentation.

 

Jean-Claude Germain, grand potasseur de l’histoire du Québec et de son théâtre, avait traité de l’incident dans son Miroir aux tartuffes, créé sur la scène de la Compagnie Jean Duceppe en septembre 1998. Quelques mois plus tard, le Théâtre d’Aujourd’hui baptisait sa petite salle à l’étage, où loge en ce moment le Théâtre du Futur, du nom du dramaturge qui fut longtemps son directeur artistique. Quinze ans après Germain chez Duceppe père, voici aujourd’hui Duceppe fils chez Germain. Vous suivez ?

 

Tartuffe ou pas, ce n’est pas en Nouvelle-France que le dialogue cité sur l’affiche de L’assassinat du président aurait pu avoir lieu : « - Tu manges pas ton pogo, Gilles ? - Non, j’ai pus faim. J’ai soif. Soif de liberté. » Remarquez la trivialité de la saucisse panée sur bâton, la familiarité du prénom, la lourdeur du passage de la faim à la soif, mais aussi une certaine fierté, un perceptible sentiment de grandeur. La semaine dernière, campé à mes côtés devant l’affiche qu’il a conçue, l’acteur-coauteur-metteur en scène Olivier Morin, qui codirige le TdF avec Guillaume Tremblay et le musicien Navet Confit, me glissait, mi-souriant, mi-sérieux : « Shakespeare mettait en scène les rois, on peut bien faire la même chose avec Gilles Duceppe ! »

 

Ainsi, derrière le pogo et autres menues insolences loge une réelle volonté de jouer avec nos références communes afin d’explorer théâtralement les rapports complexes que nous entretenons avec le passé, le présent et l’avenir. Avec notamment Dominion de Sébastien Dodge, qui débute la semaine prochaine, Viande à chien de Frédéric Dubois, Jonathan Gagnon et Alexis Martin et la reprise de Mommy d’Olivier Choinière en novembre puis la conclusion durant l’hiver de L’histoire révélée du Canada français 1608-1998 du Nouveau Théâtre expérimental, la saison théâtrale qui débute fournira amplement de matière à réflexion en ce sens.

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