L’Inde et ses quatre vérités

Le Papilio Buddha est une espèce de papillon menacée de disparition dans les montagnes de l’État du Kerala, dans le sud de l’Inde. C’est aussi le titre - analogique - d’un film indien présenté au FFM de Montréal, qui prenait fin hier, dans la catégorie Regards sur les cinémas du monde. Un film qui dénonce avec une limpidité radicale la perpétuation de l’oppression de castes et la discrimination sexuelle. Et qui a été reçu par les autorités politiques et institutionnelles indiennes avec une censure féroce.

 

Qui aime à se faire dire ses quatre vérités ? La classe dominante indienne - qui se confond avec ses hautes castes - veut croire et faire croire que le système de castes est chose du passé (de fait, il a été officiellement aboli) ou, du moins, que l’ouverture économique des vingt dernières années est en train de le faire disparaître. On ne peut pas complètement nier que les choses changent, que l’urbanisation et le « développement » par croissance néolibérale du PIB en effacent certains contours. Mais si peu et si lentement, surtout en milieu rural où vivent encore la majorité des Indiens.

 

Dans son Papilio Buddha, le réalisateur, jeune cinéaste indépendant - et poète - du nom de Jayan Cherian, Kéralais aujourd’hui installé à New York, leur dit donc, à ces hautes castes, leurs quatre vérités. En conférence de presse vendredi dernier à Montréal, il a eu cette phrase juste : « Le système de castes est polymorphe. » Il est mutant.

 

Le film est une fiction réaliste qui raconte l’histoire de la lutte pour leurs droits d’un groupe de sans-terre dalits contre le gouvernement et les pouvoirs locaux. Et de la violente répression qu’on leur fait subir au nom de la lutte contre le « terrorisme ». Et de leur conversion au bouddhisme pour fuir l’oppression socio-religieuse de l’hindouisme.

 

Il a particulièrement choqué la censure pour sa critique iconoclaste du mahatma Gandhi, dépeint ici non pas tant comme un apôtre de la non-violence comme le conçoit l’histoire universelle que comme un fondamentaliste hindou qui militait pour une version « soft » du système de castes, et non pas, en réalité, pour son abolition. Ce Gandhi-là n’est pas celui de Ben Kingsley et de Richard Attenborough.

 

Un film, donc qui est aux antipodes de ce que produit l’omnipotente industrie du cinéma bollywoodien, socialement lénifiant. Jayan Cherian ose oser que son personnage principal ait une liaison homosexuelle ! Un autre protagoniste est une femme de tête dont la décision de gagner sa vie en conduisant (sacrilège !) un autorickshaw est punie de viol collectif par un groupe de chauffeurs qui ne veulent pas d’elle dans leur syndicat. Ce n’est pas que les événements racontés dans Papilio Buddha soient exceptionnels - ils ne sont au contraire que trop courants. Aussi, l’analogie que fait le titre a-t-elle ses limites : les dalits (ou intouchables, qui forment environ 16 % de la population, sont au sens strict des hors-castes et vivent tout au bas de l’échelle sociale) ne sont pas en voie d’extinction, mais les pouvoirs - heureusement que certains médias, comme la revue Tehelka, et que des organisations de la société civile font leur travail et éclairent les hypocrisies - balaient sous le tapis l’exploitation dont ils sont victimes.

 

Avant Montréal, le film a été applaudi dans des festivals à Londres, à Athènes et Oaxaca (Mexique). Mais il n’a été présenté nulle part en Inde, sauf sous le manteau. La censure indienne, l’incontournable Central Board of Film Certification, lui a fait toutes les misères l’année dernière, réclamant des dizaines de coupures. Contre modifications du film, un permis de diffusion a finalement été accordé. Mais dans les faits, on lui cherche encore un distributeur. En décembre 2012, il a été interdit de diffusion à l’International Film Festival of Kerala, important rendez-vous cinématographique indien, soulevant une vive controverse. Quand Jayan a voulu présenter son film en marge du festival, la police s’en est mêlée pour empêcher la présentation.

 

Cela en dit long, selon lui, sur l’état du cinéma indépendant indien et le peu de place faite à l’expression des contre-discours. « L’aide financière du gouvernement disparaît, la situation est pire qu’il y a vingt ans. Distribuer nos films, ça nous est devenu quasiment impossible. » Reste YouTube et le téléchargement…

 

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D’où parallèle, comme il y avait 50 ans la semaine dernière que Martin Luther King prononçait son « I Have a Dream » à Washington. Que les castes dominantes indiennes, à commencer par les brahmanes, fassent l’impasse sur l’injustice de castes est du même ordre, ne peut-on s’empêcher de penser, que la tendance d’une proportion non négligeable de Blancs américains à faire comme si la discrimination raciale avait disparu aux États-Unis. Du reste, Jayan a longuement fait ce parallèle en conférence de presse. « Le système de castes, dit-il, est le pire des racismes. »

 

Je constate aussi à quel point les dynamiques sont semblables, pour avoir vécu en Inde ces dernières années et pour être allé couvrir dans le sud des États-Unis les deux dernières campagnes présidentielles qui ont élu Barack Obama. Qu’en Inde se constitue une petite classe d’entrepreneurs dalits et qu’aux États-Unis la classe moyenne afro-américaine se soit élargie masque le fait que la grande majorité des uns et des autres sont toujours aussi perdants - en matière d’accès à l’emploi, à l’éducation… Dans les deux cas, même trompe-l’oeil, même mise en scène consistant à entretenir l’illusion, ici dans l’empire, là dans une économie émergente, que le capitalisme triomphant annule l’histoire.

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