L’Occident ligoté (bis)

Mort de rire. Après le massacre à l’arme chimique du 21 août en banlieue est de Damas, Bachar al-Assad doit être mort de rire devant le cafouillage des Occidentaux. Mort de rire devant ces pays qui, face au carnage, hésitent, se divisent et se payent de mots… Mort de rire devant ceux qui - ne voulant absolument pas mettre les pieds dans un bourbier insoluble, et on les comprend - soumettent aux votes de leurs Parlements l’hypothèse du recours à la force.

 

Ce sont là - à Londres, Washington et peut-être aussi à Paris - des manières démocratiques qui a priori honorent ceux qui y ont recours. Des manières dont, bien entendu, ne s’embarrasse pas un Bachar al-Assad lorsqu’il décide d’aller frapper impitoyablement ses ennemis de Homs, Alep, Deraa ou Damas-Est - civils y compris.

 

Mais ce détour « vertueux » par le législatif, qui dépouille aujourd’hui un exécutif traditionnellement dépositaire du droit guerrier, couvre aussi un désarroi stratégique qui traverse l’Occident. Une absence de volonté ; une impuissance objective devant ce qui est devenu une tragédie sans solution.

 

Aujourd’hui, la grande reculade de l’Occident s’habille de démocratie.

 

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Répétons-le : malgré les rapprochements simplistes avec les armes inexistantes de Saddam Hussein et la crise de l’Irak il y a dix ans, on n’est pas du tout, ici, dans le cas de figure d’une « opération intox », façon Londres et Washington 2002-2003.

 

Non, en 2013 il y a des armes chimiques en Syrie, elles ont été utilisées et les faisceaux de preuves qui remontent jusqu’à Damas ne sont pas le produit d’un délire propagandiste doublé d’un auto-aveuglement, comme il y a dix ans. Il y a dix ans, à tout prix, on voulait envahir. Aujourd’hui, à tout prix, on ne veut pas mettre le petit doigt.

 

S’il y a encore des lecteurs animés d’un scepticisme de bonne foi - et non idéologique - devant l’hypothèse crédible et forte de l’utilisation d’armes chimiques par le camp al-Assad, ils pourraient aussi lire le rapport des services secrets français, qui viennent (tout juste hier) de déclassifier et de mettre en ligne leurs conclusions - totalement indépendantes de celles des services américains, et basées sur des canaux d’information distincts. La France a de beaux restes, et notamment des services de renseignements dignes de ce nom.

 

Ce rapport nous rappelle que la Syrie est bel et bien une « superpuissance » chimique, qui revendique d’ailleurs sans faux-fuyant son arsenal, partie intégrante de sa doctrine militaire.

 

Extrait du rapport : « Avec plus de mille tonnes d’agents chimiques de guerre et de précurseurs, Damas détient l’un des stocks opérationnels les plus importants au monde, sans perspective de destruction programmée, en l’absence de volonté d’adhésion de Damas à la convention sur les armes chimiques. »

 

Car la Syrie - avec quelques rares États comme la Birmanie, l’Égypte, Israël et la Corée du Nord - n’a pas ratifié (ni même signé dans un premier temps) la Convention internationale sur l’interdiction des armes chimiques, qui a vu le jour en 1993.

 

Dans cet épisode tragique du 21 août 2013, tout accuse les forces du régime : la capacité logistique, les mobiles, les objectifs tactiques (reprendre la banlieue de Damas qui résiste à l’opération reconquête), les traces sur le terrain (les types de vecteurs utilisés). Le Renseignement français écrit : « L’opposition syrienne n’a pas les capacités de conduire une opération d’une telle ampleur avec des agents chimiques. » Le document précise qu’aucun groupe de la rébellion « ne dispose de vecteurs comme ceux utilisés le 21 août ».

 

Point de vue corroboré par le spécialiste François Heisbourg, de la Fondation pour la recherche stratégique (Paris), cité ce lundi par Libération : « Je n’ai aucune illusion sur les rebelles, dont certains n’hésiteraient pas à mener de telles attaques chimiques. Mais en aucun cas ils n’ont les moyens de mener une opération de l’envergure de celle qui a frappé ce jour-là la banlieue de Damas. »

 

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En découle-t-il qu’il faut forcément frapper les positions syriennes pour aider la rébellion ? Pour « punir » Bachar ? Non ! Les députés britanniques peuvent avoir décidé de s’abstenir d’une intervention pour de bonnes raisons, parfaitement défendables.

 

Et Barack Obama - qui sait ? - poussera peut-être, quelque part dans la semaine du 9 septembre, un soupir de soulagement après un possible NON du Congrès : « On n’ira pas dans ce merdier, se dira-t-il secrètement, mais ce ne sera pas de ma faute. On ne pourra pas m’accuser de lâcheté. »

 

Lâcheté ?

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