Le feu et la caresse

Quand le feu rejoint la caresse…
Photo: Jean Aubry Quand le feu rejoint la caresse…

Alors, on commence par l’épreuve du feu ou par le supplice de la caresse ? Un choix cornélien qui invite le héros cornélien en vous à se manifester ! La vie est déjà assez courte pour ne pas se priver de vivre la mèche par les deux bouts.

 

Feu et caresse, si vous voulez mon avis, il y a des caresses qui souffrent de ne pas avoir mis le feu aux poudres plus souvent. Vous souvenez-vous d’avoir récemment dégusté un bon scotch, une fine grappa, un mystérieux cognac, un valeureux armagnac, un coquin calvados ou un flamboyant rhum des îles ? Avec des braises aussi sophistiquées, ou bien vous réveillez le pompier qui sommeille en vous, ou bien vous prenez magistralement vos aises avec les braises.

 

À cette épreuve du feu se greffe le supplice de la caresse qui, étrangement, fauche chez vous sous le derme cette chair de poule pourtant appelée à des sommets de sensibilité épidermique.

 

Que sont devenus ces portos, sauternes, vin santo, vin de glace, banyuls, maury, passitos et autres hydromels réputés imbattables pour sucrer le bec ? Posons la question autrement : y a-t-il une poule mouillée sous votre chair de poule ? Car, comme supplice, j’ai vu pire en matière de caresse !

 

Notre époque n’en a que pour les vins secs. Pas pour le « fort » ni pour le vin doux, non, pour le sec. Même si des blancs, des rouges et des rosés, volontairement chargés en sucres résiduels par une industrie en mal de clients, racolent et font le trottoir avec un succès confondant, par les temps qui courent.

 

Terminés, ce mémorable amontillado servi sur le consommé lors du tournage du film Le festin de Babette, ce Noilly Prat scandaleusement disparu des tablettes de la SAQ, ou ce Lillet rouge ou blanc siroté à l’apéro.

 

Évacués du décor, ces vendanges tardives, maurys, portos vintages consommés jeunes et autres sauternes bus la bouche en cul-de-poule au salon chez Mme Masson en fin de repas. Parce qu’on cultive aussi la nostalgie au Devoir, j’en ai redécouvert quelques-uns, souvent insolites, que je partage avec vous. Ah oui, il y a 10 % de rabais à l’achat de trois bouteilles aujourd’hui…

 

Côté feu

 

Armorik Single Malt Whisky, Distillerie Warenghem, Bretagne, France (49 $ - 11691708) : la famille Warenghem distille depuis 100 ans maintenant sur les côtes bretonnes. Ces mêmes côtes, d’ailleurs, qui impriment le caractère doucement iodé de ce malt au profil subtil, bien sec, élégant, de belle tenue.

 

Pas très complexe, mais tout est là : style, caractère, équilibre. Un whisky pour l’apéro. ★★★1/2

 

Amrut Indian Single Malt, Amrut Distilleries, Inde (56,25 $ - 11864269) : il reste peu de bouteilles, mais il y a un retour prévu à la SAQ en novembre, à temps pour conjurer le froid.

 

Un malt indien ? Eh oui ! L’orge et l’eau pure proviennent de l’Himalaya, les fûts de bourbon des États-Unis ; le tout n’est pas filtré à froid.

 

La patine de l’eau-de-vie dérive, sous le climat indien, vers ce quelque chose qui évoque le rhum par sa touche caramel salé, tout en se redressant en finale avec verve et conviction.

 

Un malt harmonieux, langoureux et sensuel qui prolongera jusqu’à l’aube ce repas du soir. ★★★1/2

 

Plantation 20e Anniversaire Extra Old Reserve, Cognac Ferrand, Barbades (70 $ - 11659863) : je ne suis pas grand amateur de rhum, mais quand il est bon, admirable même, comme celui-ci, j’ai l’impression de devenir le saxophone de John Coltrane égaré au pays de Gilberto Gil.

 

Il y a du volume, des volutes, des ornementations aussi fines que chaudes, le tout ourlé et brodé grassement. Et puis, cette noix de coco fraîchement râpée qui jazze tel un aphrodisiaque survitaminé… ★★★★

 

La Vieille Prune, Distillerie Louis Roque, France (69 $ - 11956198) : moins subtile qu’une eau-de-vie de poire rêvassant la tête dans les nuages, la prune, elle, a les deux pieds bien sur terre.

 

Une terre riche et grasse, aromatique et généreuse, opulente et prometteuse. Elle vous empoigne ici à tour de bras, d’une façon franchouillarde mais avec sincérité, avec ce moelleux profond et épicé dont on ne veut pas se défaire. Un véritable régal. ★★★★

 

Grappa invecchiata di Barbaresco, Monovitigno, La Grappa del Nonno, Piémont, Italie (51 $ - 10976040) : les amateurs de nebbiolo, et même les autres qui ne le sont pas, seront étonnés de la courtoisie, pour ne pas dire des bonnes manières de cette grappa qui jamais ne chauffe, mais toujours caresse.

 

Une distillation parfaitement maîtrisée permet au fruité de décupler ici une palette d’arômes comme de saveurs qu’une vinification ne réussira jamais à combler.

 

Expression fine, moelleux enrobé, feu maîtrisé, incontestable harmonie d’ensemble. Plus on y goûte et plus… ★★★★

 

Prévues en septembre prochain, trois autres épreuves du feu qui réchaufferont cette période des Fêtes qui approche. Un trio à mettre sur la table à Noël. Eh oui, déjà Noël, j’y peux rien. Ce Cognac Pierre Ferrand 1840 *** Original Formula (67 $ - 12157574) d’abord, qui, comme j’aime à le dire, illustre avec une rare pertinence ce degré de civilisation atteint dans ce beau pays de France par l’entremise de l’art de la distillation.

 

Un cognac princier, d’une sève fruitée chaude et captivante, moelleuse et multipiste, d’une harmonie, d’une longueur d’anthologie. Belle maison que cette maison Pierre Ferrand (★★★★). Ce Bas-Armagnac Delord XO (59,75 $ - 12157558) ensuite, suave et délicat, mais aussi capiteux et ardent derrière ses airs de gentleman cambrioleur (★★★★). Puis, côté pomme, ce Calvados Daron Fine, Cognac Ferrand (49,75 $ - 12056554) à la robe lumineuse et aux arômes qui le sont tout autant, d’un satiné, d’un vanillé de bouche à vous faire commettre des péchés. Tous les péchés ! Du grand art. ★★★1/2

 

Côté caresse

 

Cuvée de la diable, vin de miel liquoreux Ferme apicole Desrochers D., Québec (17,45 $ les 375 ml - 10291008) : vous aviez déjà en haute estime l’abeille, vous fondrez pour cet hydromel. Surtout que le long élevage en fût porte le fruit de cette reine butineuse à des sommets de complexité. Une abeille n’y retrouverait pas ses petits ! Pas mal sur une pointe de cheddar de deux ans. (5)★★★1/2

 

MA Vintage 2011, Mas Amiel, Maury, France (19,70 $ les 375 ml - 00733808) : qui a dit que lacaresse ne pouvait pas être aussi énergique ? Elle se prodigue ici avec un maintien fruité sérieux, mélange de fermeté, de densité, de vivacité et de longueur. Le carré de chocolat noir peu sucré en sait quelque chose. (10 +)★★★1/2

 

Château de Beaulon Ruby 5 ans, Pineau des Charentes, France (19,95 $ - 00884247) : jamais Christian Thomas n’aurait imaginé que son Ruby s’inviterait avec une telle audace sur la tarte aux bleuets du Lac-Saint-Jean.

 

Pourtant, la sève fraîche et captivante de ce pineau, alliée à l’esprit du cognac qui la motive derrière, frise l’harmonie parfaite. Servir entre 12 °C et 14 °C. (5)★★★1/2

 

Poiré Granit, Éric Bordelet, Normandie, France (22,55 $ - 10888429) : moins de 4 % alc./vol., des arômes exquis et très fins de poire, une mousse qui mousse tout aussi finement et un ensemble peu sucré, vivant, précis, minéral et long en bouche, tout n’est ici qu’extase et volupté. Une leçon de maître signée Éric Bordelet !(5)★★★★

 

Union Libre, Cidre de Glace 2011, Québec (24,80 $ les 375 ml - 11833681) : au printemps dernier, j’épatais quelques sommeliers influents de restaurants parisiens étoilés en leur faisant déguster à l’aveugle ce petit bijou glacé. Le commentaire général : équilibre et intégrité fruitée. Pas mal quand on sait que les Parigos n’ont pas la caresse facile !(10 +)★★★1/2

 

 

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2014. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ qui paraîtra en octobre prochain.