Une messe qui tangue

Unissant leurs pas et leur peine, Joblo et la chorégraphe Hélène Langevin dansent un tango en l’honneur de feu leur ami tanguero, Denis Beauchamp, au parc Saint-Viateur d’Outremont.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Unissant leurs pas et leur peine, Joblo et la chorégraphe Hélène Langevin dansent un tango en l’honneur de feu leur ami tanguero, Denis Beauchamp, au parc Saint-Viateur d’Outremont.

Et nous y revoilà. En un seul morceau. Ou avec un morceau en moins. Il était allé vivre au Brésil il y a dix ans, et si partir, c’est mourir un peu, il était déjà mort beaucoup. Mais jamais au fond de nos coeurs. Non, ça, jamais. Il en restait des souvenirs, il en restait un rire tonitruant, sa marque de commerce, et des tas de tangos tout doux ou à cycle rapide.

 

Un tanguero qui meurt, ce n’est pas tout à fait comme un ingénieur ou un épicier. Un tanguero qui lève les pattes, c’est l’amour qui en prend un coup, qui tangue sur son socle, même si l’amour, il n’y croyait pas beaucoup. Alors, Denis, le premier tanguero de Montréal, est mort. Ça nous fait une belle jam be. Avant, il n’était plus là. Maintenant, il n’est plus.

 

On s’y attendait, remarquez. Il m’avait avertie : « Blanchette, je m’en vais mourir au Brésil. Il me reste dix ans. » Il a tenu parole : neuf ans et trois quarts. 61 ans, il n’a pas fait de vieux os, exactement ce qu’il voulait, le coeur a lâché.

 

C’est lui qui m’a présenté le père Lacroix. C’est aussi lui qui a usé ses bottes (deux paires de semelles trouées en six mois) à Buenos Aires, fin des années 80, pour apprendre le tango le soir tandis qu’il développait un circuit pour le Club Aventure le jour. Un aventurier, mais pas que. Conseiller municipal dans Rosemont -La-Petite-Patrie (les ruelles vertes, c’est lui), il fut l’instigateur des toutes premières milongas au Quai des Brumes. Et puis, tant d’autres batailles avant d’aller écrire des guides en « portuguèche » de produits ménagers écologiques pour les femmes de ménage de Porto Alegre, de fabriquer des parachutes avec de vieux parapluies pour les enfants pauvres des favelas et de donner des cours de tango à de jolies filles dans ses temps libres. Un fantaisiste sérieux, un incompris du système qui a trouvé une oreille chez les démunis.

 

Mais, pour l’heure, il tangue dans mon coeur comme il tangue sur la ville. Il est mort les pieds devant. Il n’attendait rien de la vie, sinon d’en rire et de la danser. Et les filles, ah, les filles…

 

Je dis les filles parce que les femmes, c’était pas trop son truc. Même que je l’engueulais comme un macho pourri, les soirs de tango, parce qu’il ne faisait danser que les minettes de 25 ans. « Blanchette, je fais pas de bénévolat ici. Seulement avec les vraies vieilles, ça donne des points. » Il voulait dire qu’en faisant danser une « vraie vieille », bien ridée, avec les cheveux blancs, les jeunes le trouveraient charmant. Goujat, va.

 

Il avait été mon ex dans une autre vie, je pouvais m’en permettre. Nous nous la jouions très Jeanne Moreau et Michel Serrault dans La vieille qui marchait dans la mer. Vous le louerez ; un chef-d’oeuvre pour qui veut réinventer la vieillesse à coups de tendres injures. Il m’appelait « Vieux genou » et je rétorquais « Raclure de bidet ». Ensuite, on dansait, ça réconcilie. Et on s’aimait pour toujours. « À la vie, à la mort », j’ai conservé son message dans ma boîte vocale. C’est moi, la vie, maintenant. Tu vois, mon vieux, fallait pas me laisser le dernier mot.

 

Le mur des Lamentations

 

Avec lui, toutes les femmes de plus de 40 ans allaient rejoindre le « mur des Lamentations », ces aspirantes aux transports collectifs qui entourent la piste de danse, emmurées, invisibles. C’est le prof de tango Paul Montpetit qui a inventé le terme. Paul enseigne depuis plus de 20 ans, un-deux-trois-quatre-croisez, il m’a enseigné aussi.

 

Il en a vu passer, des tangueros qui font chavirer les petites jeunesses : « Les jeunes femmes veulent des bons danseurs et les bons danseurs sont souvent vieux… alors. » Alors, c’est parfois leur seule chance d’en tenir une dans leurs bras. Tu parles ! Trois minutes de pure félicité, l’abrazo, l’enlacement, cette communion qui ressemble à un secret entre deux êtres qui n’ont peut-être rien d’autre en commun. Que ce quatre-temps vers l’éternité.

 

Paul déplore que maintenant on ne fasse jouer que de vieux tangos dans les soirées qu’on appelle milongas. Il faut attendre très tard le soir pour se délier sur un Evan Lurie, un Hugo Diaz et son harmonica qui déchire l’âme, ou danser sur la musique du Cirque du Soleil. Même les milongas, ces tangos joyeux, n’ont plus la cote, jugés trop difficiles.

 

« Le tango, c’est une grande culture, ajoute Paul. Les gens ne savent plus qu’il existe autre chose. C’est comme si le tango se résumait du 8 octobre 1932 au 10 décembre 1938 ! » J’ai raccroché mes souliers après le départ de Denis, la musique m’ennuyait, l’atmosphère avait perdu de sa folie des débuts et mon complice de « crimes » n’était plus là. Ou alors, c’est peut-être que j’étais allée rejoindre le « mur des Lamentations » moi aussi.

 

Sur qui fondre aujourd’hui si j’entendais une valse-tango ou de la musette ? Denis et moi avions nos « morceaux », quasi sacrés. Nous étions restés un couple dans la danse. Et cette femme-là est morte avec lui. C’est peut-être elle que je pleure aujourd’hui.

 

Jeux de pieds

 

Nous jugions, Hélène et moi, deux de ses amies tangueras, qu’une demi-messe un jeudi matin à 8h30 et des cendres dispersées dans la baie de Porto Alegre, c’était bien loin de ce qui nous consolerait, de notre devoir de mémoire. Nous avons inventé nos rites, décidé du lieu, un samedi soir au parc Saint-Viateur, avec Paul Montpetit comme DJ, une milonga sous un ciel voilé, aoûté. Hélène est chorégraphe, elle peut tout danser, même le cha-cha des demandes de subventions. Elle a tenu le rôle de tanguero, a guidé mes pas. « Tu te souviens ? Il mettait sa main comme ça, des fois. » La main sur le coeur. On a mis nos mains com me ça, pour se recueillir.

 

On danse pour se rassurer, se bercer, séduire, pavaner, s’oublier, communier. Cette fois, nous avons dansé pour le pleurer le long du petit canal qui entoure le pavillon du parc. Très Almodovar comme scène. Deux veuves font leur prière en plein air devant un groupe d’ados qui tirent sur un joint et quelques débutants qui apprennent à croiser à cinq.

 

« Tu penses qu’il nous voit ? », ai-je demandé à Hélène en me couvrant peut-être de ridicule. « En tout cas, c’est sûr qu’il est au paradis et qu’il y a des femmes… », a répliqué ma tanguero. Oui, le tango est une pensée triste qui se danse. Mais jamais autant qu’au moment où il devient une messe du samedi.

 

***
 

cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com: @cherejoblo

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Appris que le Milonga Fling se poursuit jusqu’au 3 septembre. Grosse fin de semaine de tango à Montréal, où toutes les milongas sont à visiter. The Fling Milonga, au théâtre Rialto de l’avenue du Parc, aura lieu le 1er septembre avec DJ. Cours gratuit pour intermédiaires et avancés avec l’achat du billet. Tout l’horaire des milongas de Montréal ici.

 

Noté que Paul Montpetit donne toujours des cours de tango à la Tangueria et même dans les Laurentides, de Sainte-Adèle à Mont-Laurier. Ses soirées dans les parcs sont toujours aussi romantiques, et c’est gratuit. Celle du jeudi dans le parc « pergola » de la Petite-Italie et celle du samedi au parc Saint-Viateur valent le détour. La saison s’achè ve… Cours gratuits pour débutants.

 

Adoré le petit récit touchant de l’artiste Sylvie Laliberté (éditions Somme toute), Quand j’étais italienne. Elle y raconte l’histoire de son grand-père italien emmené de force dans un camp en Ontario, comme la plupart de ses compatriotes, durant la Seconde Guerre mondiale.

 

Et elle ressort les photos de famille pour nous. Avec sa fausse candeur et son véritable humour (la politesse du désespoir, dans son cas), Sylvie Laliberté cible juste et chaque mot pèse lourd. « Je veux que le Canada me demande pardon. Je veux que le Canada m’envoie une boîte de chocolats canadiens. J’ai grandi dans un chagrin, dans une histoire que l’histoire ne reconnaît pas. »

 

Immigration, racisme, honte de ses origines et de sa langue, la table est mise et l’honneur est lavé. On ne s’appelle pas Laliberté en vain.

 

Ça me fait penser que le tango est né de la tristesse des immigrants sur les trottoirs de Buenos Aires.

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JOBLOG

Speak white

L’air de la rentrée est déjà chargé par les tensions électriques de la laïcité. Les réalisateurs Jean-Pierre Roy et Michel Breton en rajoutaient une couche hier soir au lancement de leur excellent documentaire politique sur l’anglicisation de Montréal, du Québec et de la France au Festival des films du monde (FFM). Le long métrage La langue à terre, produit de façon indépendante, nous brasse le canayen et le «parler- bilingue». Cette enquête a duré trois ans et a été menée auprès de personnalités qui ne parlent pas la langue de bois: Serge Bouchard, Josée Legault, Biz, VLB, Pierre Curzi, Christian Rioux (notre correspondant à Paris), plusieurs anglophones qui ont joué un rôle clé au sein de la bataille linguistique, des Français comme Bernard Pivot et Jean-Pierre Raffarin. Un cours d’histoire sur les origines de la dérive, le cafouillage de la loi 101, la fragilisation des acquis, la louisianisation du Québec et la fable de la grenouille qu’on fait mourir à petit feu dans le chaudron, évoquée par Biz. You’re a frog, I’m a frog. À voir demain au FFM à 16h40, au Quartier Latin, et très bientôt dans une salle près de chez vous.

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6 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 30 août 2013 05 h 13

    Bonjour Paul et mercis pour ce très généreux partage de...

    ...beautés vous habitant. C'est à la touchante lecture de l'éloge funèbre de madame «cherejoblo» que je me permets ce commentaire vous qui m'étiez...inconnu.
    À lire Madame Josée, j'ai eu le sentiment que feu Paul Verlaine nous visitait. Vous avez connu... Paul :«Il pleure dans mon coeur comme il pleut sur cette ville»..etc.? Ce bijou de monsieur Verlaine, je me le rappelle encore...bien plus que ces règles ou de latin ou de grec...il y a beaucoup de cheveux gris depuis. Et ce «valsant» papier de votre amie Josée m'invite à vous offrir, Paul, ces lignes écrites du coeur, de l'esprit voire de l'âme de Paul...Verlaine.
    Puis, en passant par le Père Lacroix, pourquoi pas «Une messe qui tangue...?»
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - ex-bagnard - conférencier - écrivain publié.
    Saint-Mathieu de Rioux,Qc.
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com

  • François Desjardins - Inscrit 30 août 2013 07 h 25

    Étrange...

    Je considère étrange que des femmes aiment le tango...

    • Carroll Roy - Inscrit 30 août 2013 11 h 28

      Qu'y a-t-il d'étrange dans cela?

    • François Desjardins - Inscrit 30 août 2013 12 h 29

      C'est, qu'on me corrige s'il le faut, une danse où l'homme commande TOUT. Bon pour les machos.

  • Gilbert Troutet - Abonné 30 août 2013 20 h 03

    Le tango, selon Félix

    Félix Leclerc, pour sa part, disait que le tango avait dû être inventé par un indécis.

  • Rioux Yves - Inscrit 30 août 2013 22 h 42

    Salut rêveur.

    Bonsoir,

    Avec toutes mes sympathies, Madame Josée Blanchette. Cela m'attriste énormément car j'eus cette chance de connaître Denis en 1995. Pour ensuite collaborer avec lui à monter différents projets loufoques. Tout en n'ayant pas vraiment pris au sérieux son départ pour l'Argentine. Infiniment peiné suis je car je me fis des « accroires pendant quelques années » après son départ en m'imaginant le voir revenir après quelques années. Ayant quitté la République du Plateau en Juin 2010 pour retourner dans la région des Basques, quel choc d'apprendre cette nouvelle par ta plume car Denis m'avait très souvent parlé de toi.

    En terminant, j'étais sous une vague impression que Denis perdit plein de ses illusions en ayant travaillé pour le camp du OUI en 1995 bénévolement et que de ses « projets écologistes et tout à fait farfelus » n'ont pas reçu l'appui politique pour les mener à terme. Denis était un homme très réservé malgré son rire tonitruant. J'ai cru et perçu chez lui malgré son attitude désinvolte que cet homme partait amer et désabusé du Québec. Surtout avec le fiasco monumental de la récupération où un immense entrepôt sur Mont Royal près de Parthenais fut rempli de fond en comble alors qu'il y avait un « chainon manquant dans le projet mis sur pied en collaboration avec un certain « Marché Métro »........ Mes sympathies Madame Josée Blanchette ainsi qu'à tous les proches de Denis. Un être humain que j'ai beaucoup apprécié. Yves Rioux.