Les nouvelles églises (5)

Dans cette série estivale, le chroniqueur visite ces lieux où nous nous rencontrons pour vibrer ensemble. Anciens ou modernes, ils ont remplacé nos églises, vidées. Ou alors leurs perrons.

 

On termine la série ici. J’aurais pu y passer des semaines encore, visitant des clubs de lecture, des groupes de sportifs, des bénévoles qui trouvent la rédemption dans l’altruisme, des fanas du bingo qui capotent sur la mystique du jeu ou des marcheurs qui communient dans le silence du fin fond des bois.

 

C’est peut-être ce qui définit le mieux la quête de sens et le besoin de se retrouver ensemble à l’ère ultramoderne : l’éclatement en mille clientèles. Oui oui, des clientèles. Tout le monde est un client aujourd’hui. Et si tout le monde est un client, alors le centre commercial est la plus consensuelle de nos églises.

 

On m’a parfois reproché, au cours de cette série, de n’aborder que des activités humaines assez peu originales, me contentant de glisser doucement sur la surface des choses. Le concert et le stade m’ont pourtant permis de transcender le banal du quotidien, ou au moins de l’envelopper de cette clameur trop rare d’une foule simplement gaie.

 

Sinon, j’ai eu le sentiment que vous m’engueuliez parce que je prenais une photo du monde et que vous n’aimiez pas ce que vous y voyiez.

 

Eh bien, voilà une autre image. Des millions et des millions d’âmes en quête d’éternité au milieu du scintillement des choses, dans les corridors du centre commercial.

 

Vous pensez que je vous niaise ? Pas une seconde. S’il est un système qui a le mieux compris la religion et en a parfaitement calqué les principes pour devenir religion lui-même, c’est bien le commerce. La publicité, c’est les Saintes Écritures. Elle fabrique de l’éternité par les désirs qui, une fois assouvis, sont immédiatement remplacés par d’autres. Gardienne du dogme, la pub impose la pression sociale, exclut ceux qui refusent de jouer le jeu, modifie les règles au besoin. Elle manufacture le conformisme, les modes, et toutes nos envies.

 

Le commerce, c’est la religion, mais en mieux. Ou enfin, en nettement plus efficace. Il célèbre le plaisir, la jouissance. Il fabrique un sentiment de liberté, la promettant à ceux qui n’en ont pas les moyens grâce au crédit. Peu importe que cette liberté soit illusoire. Le génie du commerce, c’est d’être parfaitement trompeur.

 

C’est la religion, mais en pire. Parce que nous consentons, parce que nous sautons dedans à pieds joints. « New slaves ! », nouveaux esclaves, rappe Kanye West sur son dernier album, traitant du racisme d’épicerie qui enfonce dans la gorge des Noirs et de tout le monde un style de vie hors de prix. Nous sommes tous les nègres du commerce.

 

Plus question de chasser les marchands du temple, donc. Le temple EST un marché.

 

Mais ce qui est intéressant dans le centre commercial, c’est qu’il est aussi devenu un lieu de vie en plus d’un lieu de culte.

 

C’est encore le génie de la chose : se modeler à la clientèle qu’on a modelée. Répondre à ses appétits. Ici : celui de se retrouver, de trouver un refuge pour côtoyer son prochain. S’y rencontrent l’assouvissement de désirs fugaces et le besoin de socialiser.

 

On a aménagé des aires de vie. Il y a des cafés, des fauteuils de cuir. Du divertissement. Les personnes âgées vont s’y promener, c’est un club social. Les nouvelles mères y tuent un peu l’ennui au milieu de la foule. Ado, je me souviens d’avoir passé de nombreuses heures au défunt Village normand de Place Laurier. Il y avait à peu près tout dans un rayon de quelques mètres : un McDo, un HMV, et au besoin on pouvait y acheter un peu de hasch si on savait reconnaître les revendeurs.

 

Quant à cette vibration commune qui est l’affaire de cette série, elle est évidemment dans le commerce. Pour tous, en même temps, l’objet en vitrine est ce désir qui remplace le désir d’être. Il donne un sens à l’activité humaine.

 

Évangile selon Mathieu : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux. » Ce n’est pas nous qui sommes au milieu de la foule du centre commercial. Ce n’est pas l’humain. Ce sont les soldes chez Simons. Ce sont ces immenses pubs de lingerie où les seins de femmes géantes sont si gros qu’on a envie de s’y blottir tout le corps. Ce sont les cafés à 5 $. C’est le cul et la beauté et la jeunesse partout. C’est la possibilité du bonheur instantané, répété sans fin, jusqu’à la mort.

 

Déprimant ? Vous décidez. Pour moi, c’est juste ça. Juste une photo, une image. L’église a remplacé ses vitraux par des vitrines. Le prêtre bazarde des télés au plasma en 36 versements. Nous étions des fidèles, nous sommes des clients qu’on fidélise. Et Jésus, lui, vend des forfaits pour les cellulaires dans un kiosque au milieu d’un couloir. Le soleil blanc de midi entre par le puits de lumière et se braque sur lui. Il rêve de lunettes fumées. Des Ray-Ban, ou des Oakley.

38 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 17 août 2013 01 h 29

    Illustration

    Illustration frappante de votre propos , la récente sortie du film Jobs , où Steve est présenté comme le nouveau messie du 21 siècle. Une fabrication d'une légende par une industrie en mal de s'approprier et notre intelligence(pour ce qui nous en reste) et notre portefeuille.

  • Pierre Guay - Inscrit 17 août 2013 07 h 08

    De L'Église aux églises...

    Il y a encore trop d'églises et pas assez de fidèles pratiquant Je pense à la prolifération des sectes, nouvelles et déjà démodées, dépassées: elles ont envahies les anciens cinémas et nos belles èglises, elles chantent et dansent...et disparaissent
    Personnellement, je me sens bien chez-moi dans l'Église,une,catholique,apostolique et romaine avec PieXII,Jean XXIII,Paul VI ,Jean-Paul II, Benoît XVI et François et plus d'un milliard de catholiques.
    Je suis un fidèle scolarisé et rempli d'Espérance. Je vis dans une période difficile, pas pour moi, mais pour beaucoup de monde, hélas!
    Je crois en Jésus-Christ et je suis bien vivant,
    Je vis au milieu de personnes âgées, croyantes ou indifférentes, mais je suis en
    sécurité, libre et heureux!
    Pierre Guay

    • Matthieu Jean - Inscrit 18 août 2013 09 h 35

      Je cite l'article: "C’est la possibilité du bonheur instantané, répété sans fin, jusqu’à la mort."

      Ce qui est décrit ici c'est bel et bien l'esclavage d'un l'enfer.
      Mais si M. Desjardins croit que ce qu'offre l'Église Catholique c'est du bonheur instantané, il se trompe éperdument! En tout cas, la religion que je pratique, moi-même avec joie comme vous M. Guay, en est exactement une qui m'incite à éviter le piège de la consommation et des gratifications instantanées.

      Pour ce qui est de savoir si c'est ce que la société des récentes décennies a choisi, j'ai bien peur que la description de cet article colle effectivement à la réalité. Et il fallait s'y attendre puisqu'une laïcité débridée ne nous a pas donné de succédané pour que la jeunesse grandisse avec une "formation aux valeurs". On a rien semé, on récolte la confusion.

    • Pierre Cloutier - Abonné 19 août 2013 10 h 30

      Messieurs Guay et Jean,

      Difficile d'être croyant aujourd'hui. Il n'y a pas une semaine qui passe sans que je tombe sur une émission qui suffit à mettre en doute les raisons habituellement évoquées par les croyants pour justifier leur croyance. Ce sont surtout des émissions à caractère scientifique naturellement.

      La théorie de l'évolution est sûrement le plus gros pavé dans la marre des croyants. Je comprends parfaitement les créationnistes qui s'obstinent à la refuser quitte à se rendre ridicules. Ridicule ou pas, leur lecture littérale de la Bible leur épargne une dissonance cognitive qui doit forcément affecter les catholiques.

      D'autres émissions nous montrent l'incroyable et fascinante étendue de l'univers. Partout où on regarde, on ne voit que du vide et de la matière. Que du « naturel » et aucun surnaturel. Le surnaturel, on ne le voit que sur la Terre, ce petit point bleu dans le cosmos, dans l'imaginaire des humains.

      De l'imagination, les humains n'en manquent pas. Assez pour avoir créé tous les dieux qu'on connaît ainsi que les mythes et légendes qui les accompagnent. Le mythe du peuple juif est un des derniers à être désacralisé. Celui de Jésus l'est aussi pour beaucoup mais cette information circule lentement.

      L'athéisme est une libération. Elle permet de juger avec plus de lucidité les problèmes que vivent les humains.


      --

    • roger girard - Inscrit 20 août 2013 23 h 49

      @M.Pierre Cloutier
      Je pense que vous tombez vous-même dans un « mythe » quand vous affirmez :« L'athéisme est une libération. Elle permet de juger avec plus de lucidité les problèmes que vivent les humains. »
      On n’a qu’à penser aux chefs politiques comme Mao et Pol Pot, qui avait fait de l’athéisme un principe de base de leurs actions souvent atroces, pour douter de ce que vous avancer. Donc, ne pas généraliser trop vite… Ce n’est pas le fait d’être athée qui rend plus lucide et plus humain, puisque nombre de croyants ont réalisé des œuvres remarquables dans les domaines scientifique, social, etc.
      Votre commentaire ferait plutôt référence à ce qu’on appelle « l’athéisme méthodologique », qui consiste à scruter et analyser les phénomènes observés sans tenir compte de ses croyances religieuses (cf. le très influent sociologue Peter L. Berger qui était loin d’être athée et qui a pratiqué une telle approche dans ses travaux). Mais ce type d’athéisme n’implique pas de jugement négatif sur les religions et ne fait aucunement la promotion de la pensée athée.
      Roger Girard

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 17 août 2013 07 h 32

    Les marchants

    Les marchants chassés par le 'tit Jésus se sont bien remis de leur mésaventure momentanée.

    «Ah oui !» Se dirent-ils, «Nous ne pouvons pas rentrer au Paradis ? Vous n'y entrerez pas non plus !» Par ici la sortie !

    Après avoir été entraînés comme moutons sous la houlette des évesques, nous nous somme tout naturellement transformés en veaux poussés vers l'abattoir.

    «Patience et longueur de temps vaut mieux que force et rage». C'est pas avec un petit soubresaut que l'histoire va changer.

    Merci M. Desjardins.

    • France Marcotte - Abonnée 17 août 2013 13 h 41

      Vous voulez dire marchands?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 18 août 2013 06 h 56

      Oups ! Oublié de passé au correcteur. Trop pressé. Mais je suis certain que vous avez compris quand même. Merci.

  • Patrick Blackburn - Inscrit 17 août 2013 08 h 46

    Mais si!

    C'est votre plus percutant article de votre série, enfin. Le centre commercial est rassurant car une valeur sûre, constante, permanente dans un monde brouillon et incertain. J'achète donc je suis. Et même pas besoin d'acheter en fait: le fait de se retrouver à faire du lèche-vitrine peut calmer les doutes de l'ennui: j'aime tel item même si je ne puis me le procurer, car il alimente mon imaginaire ("je serais beau avec ça").
    On pourrait parler de la Babylone absolue qu'est le Wall-Mart. Pourquoi pas ouvert 24 hrs? Il y a suffisamment de pélerins pour rendre un hommage continue au commerce.

    • France Marcotte - Abonnée 17 août 2013 13 h 45

      Je n'aurais jamais cru pouvoir éprouver du dégoût pour les centres d'achat.

      Pourtant, après quelques semaines de sevrage (sevrage qui consiste simplement à se concentrer sur autre chose et à se couper autant que possible de la la publicité), c'est ce que j'éprouve au point de n'y aller que par extrême nécessité.

      Un grand dégoût salvateur, la plus grande réusite de ma vie!

  • Michel Thériault - Inscrit 17 août 2013 09 h 01

    Portrait juste

    Bonjour M. Desjardins, vous visez juste, comme d'habitude ! Beau texte et bel humour.