Une oasis à inventer

La sculpture Karma du Coréen Do Ho Suh domine, du haut de ses sept mètres, le jardin de sculptures de La Nouvelle-Orléans.
Photo: Camille Tremblay La sculpture Karma du Coréen Do Ho Suh domine, du haut de ses sept mètres, le jardin de sculptures de La Nouvelle-Orléans.

J’avoue avoir un faible pour les jardins de sculptures, mariant art et nature, le farniente en prime. À La Nouvelle-Orléans, le mois dernier, l’un d’entre eux m’a éblouie. Il n’a que dix ans, ce Sidney and Walda Besthoff Sculpture Garden, mais il connut un drame prématuré : sa fermeture entre 2005 et 2007, après les ravages de l’ouragan Katrina. Quarante arbres et une partie de ses bosquets y furent engloutis. Détruite aussi, la sculpture de Kenneth Snelson Virlane Tower, reconstruite aujourd’hui.

 

Dans le quartier de la Mid-City, collé au New Orleans Museum of Art, dit le NOMA, on doit cet éden à un couple de mécènes et grands collectionneurs, les Besthoff, au nom prédestiné. Associés au NOMA et au City Park, ils ont offert à la ville cet espace-là près du jardin botanique.

 

Les sculptures surgissent le long du vieux bayou St. John, qui serpente en ville. D’ailleurs, les canards font grand bruit sur ses rives. Quant aux fameuses barbes espagnoles, plantes épiphytes échevelées agrippées aux chênes centenaires, aux fils de téléphone et même aux magnolias, elles donnent au paysage et aux oeuvres une aura dramatique. L’entrée est gratuite, alors les familles viennent s’éventer, se reposer, se rincer l’oeil. Havre au milieu de la moiteur louisianaise, avec des ponts traversant le bayou, 60 oeuvres sur eau et sur terre, et des plus belles, signées Rodin, Moore, Botero, Louise Bourgeois, Fernand Léger, Do-Ho Suh, George Segal, Isamu Noguchi, s’étalent au soleil. On s’assoit sur un banc à côté des personnages de George Segal. De pareils après-midi passent vite.

 

Des grands jardins de sculptures, il en existe ailleurs, bien entendu. À Bruxelles, à Chicago et à Washington, entre autres. Toute grande ville est un musée à ciel ouvert, témoin de la mémoire et des forces de création. Mais unir en un lieu le besoin de préservation environnemental à celui de la contemplation artistique colle particulièrement à nos temps d’angoisse. On se veut zen. En quête d’une oasis, du refuge absolu. D’où cette vogue.

 

Au jardin de sculptures de La Nouvelle-Orléans, j’ai songé à quel point Montréal gagnerait à s’offrir un musée extérieur de pareille envergure. Sans le climat subtropical, bien entendu. Encore que, sous la neige, les sculptures seraient belles aussi, aux saisons des bourgeons, des feuilles verdoyantes ou rougies, tout autant.

 

Vous me direz que notre métropole en a, des jardins de sculptures, qu’il suffit de déambuler du côté du parc René-Lévesque à Lachine, de l’hôpital Douglas ou de l’esplanade Ernest-Cormier, sur le mont Royal, pour trouver des oeuvres extérieures en mode grégaire. Dans le Mile End, sur Van Horn, l’artiste Glen Lemesurier a créé son propre jardin, des oeuvres en matériaux de récupération près de la voie ferrée apportant une poésie trash à ce carrefour urbain.

 

Quant au Musée des beaux-arts de Montréal - avec plus de moyens que Glen, n’en doutez point -, il inaugurait le sien l’an dernier derrière le pavillon Liliane et David M. Stewart, et l’enrichit depuis. C’est fort beau.

 

Quand même… le vaste jardin public aux correspondances baudelairiennes se laisse attendre. La ville gagnerait à s’y atteler.

 

Ça plairait aux gens. Aux quatre vents, l’art paraît moins intimidant qu’entre les murs d’un musée. Le lien entre le spectateur et l’oeuvre se fait intime. Ceux qui croyaient l’art visuel contemporain conçu pour les esprits en forme de poire se sentent la tête soudain moins carrée. Touchés à la vue d’une sculpture, comme par d’éphémères mosaïcultures, si populaires au Jardin botanique, lieu magique là aussi.

 

À Montréal, les oeuvres d’art extérieures (hors des stations de métro) sont avant tout disséminées à travers le territoire, enfantées par le 1 % du budget des infrastructures publiques dévolu à l’art, ou posées là par des fondations, des particuliers, en coups de chapeau à des gloires disparues. Ainsi, Rufus Wainwright offrait dernièrement une sculpture à sa mère, la grande chanteuse-compositrice Kate McGarrigle, dans le quartier Outremont. Cheminant dans la ville, on ira l’admirer.

 

225 oeuvres extérieures, artistiquement éclatées ou traditionnelles, se découvrent dans un coin ou l’autre de la métropole. Le Bureau d’art public de Montréal en acquiert, en restaure, les rend accessibles.

 

Certaines de ces sculptures sont de vieilles connaissances, remarquez ! Et que je te salue au passage la statue de Riopelle près de sa fameuse sculpture-fontaine La joute dans le Quartier des affaires. En traversant le square Saint-Louis, je lance au bronze de Nelligan quelques-uns de ses vers. Angle Sherbrooke et Saint-Denis, Le malheureux magnifique de Pierre Yves Angers (1972), silhouette blanche recroquevillée sous le soleil, la grêle ou le vent, m’émerveillera toujours par sa résilience. Une dédicace merveilleuse l’accompagnait, dit-on, sur son premier site au parc Pasteur : « À ceux qui regardent à l’intérieur d’eux-mêmes et franchissent ainsi les frontières du visible. » Pas si malheureux, ce Magnifique…

 

Mais je rêve au temple extérieur, lieu paisible et éducatif, réunissant les beautés naturelles et imaginées. Montréal se veut une grande métropole culturelle et un aimant pour les touristes. Dans ma boule de cristal, je vois un jardin de sculptures fleurir ici, avec des oeuvres d’art gardant le fleuve et défiant l’avenir, parmi les fleurs et les érables. Notre oasis à nous. À inventer.

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2 commentaires
  • Pierre Samuel - Inscrit 18 août 2013 08 h 48

    A ne pas omettre...

    Sans oublier le plus beau de ces jardins de scuptures, malheureusement éphémère, jusqu'au 29 septembre prochain: les Mosaïcultures au Jardin botanique de Montréal!

    • Odile Tremblay - Abonnée 18 août 2013 15 h 19

      Je l'ai mentionné dans mon texte.

      Odile Tremblay