L’Inde au féminin pluriel

Deux femmes sont attelées comme des bêtes de somme pour aider à labourer un champ pour les graines de coton dans le village de Nani Kisol dans l’État du Maharashtra, en Inde. Selon le livre d’Andrée-Marie Dussault, les femmes en Inde n’auront jamais fini de se battre. Surtout quand elles proviennent des communautés tribales, elles héritent des tâches les plus viles.
Photo: Agence France-Presse (photo) Sam Panthaky Deux femmes sont attelées comme des bêtes de somme pour aider à labourer un champ pour les graines de coton dans le village de Nani Kisol dans l’État du Maharashtra, en Inde. Selon le livre d’Andrée-Marie Dussault, les femmes en Inde n’auront jamais fini de se battre. Surtout quand elles proviennent des communautés tribales, elles héritent des tâches les plus viles.

Souvent présentée comme la plus grande démocratie du monde, l’Inde demeure un mystère pour la plupart des Québécois. Les lecteurs du Devoir, eux, grâce aux excellentes chroniques indiennes du collègue Guy Taillefer, disposent toutefois de quelques lumières sur cet univers. Vaste et populeux pays dans lequel se côtoient la modernité et le Moyen Âge, l’Inde connaît, depuis le début des années 1990, un important essor économique, mais, comme le rappelle la journaliste indépendante Andrée-Marie Dussault, « c’est aussi, et avant tout, une nation qui compte le tiers des pauvres de la planète ». L’Inde, de plus, évoque peut-être, dans les esprits occidentaux, Gandhi et sa philosophie de la non-violence, mais, constate la journaliste, « il s’agit d’un pays où ceux qui détiennent le pouvoir exercent une grande violence envers les personnes socialement infériorisées : les pauvres en général, les castes inférieures, les tribals (les autochtones) et les femmes ».

 

C’est la situation de ces dernières, principalement, que nous fait découvrir Voyage dans l’Inde des Indiennes, un bref et solide recueil de reportages. Originaire de Québec, Andrée-Marie Dussault a étudié à l’UQAM et à Genève, où elle a ensuite travaillé comme rédactrice en chef d’un magazine féministe. De 2004 à 2011, elle a vécu en Inde, écrivant à partir de là des reportages pour des quotidiens suisses et québécois, notamment La Presse et Le Soleil. Aujourd’hui, de retour en Suisse, elle publie, au Québec, cet ouvrage vivant et instructif qui ne cache pas son angle féministe.

 

Mépris des femmes

 

En Inde, écrit-elle, « on vénère les déesses, mais, chez les mortels, on préfère les garçons ». Et cette préférence, ancrée dans une tradition plus que millénaire, se traduit très concrètement en mépris et en violence à l’endroit des femmes, surtout si elles sont pauvres.

 

Comme l’écrit froidement Dussault, « le problème est tué dans l’oeuf, littéralement », depuis une vingtaine d’années. Avant, « les filles étaient surtout victimes d’infanticides », surtout si elles avaient le malheur d’arriver au rang de deuxième ou de troisième enfant, après la naissance d’une première fille. Aujourd’hui, les techniques modernes permettent d’identifier le sexe de l’enfant avant sa naissance et d’éliminer les filles non désirées par avortement, malgré une loi de 1994, non appliquée, qui interdit ces manoeuvres. Des chefs spirituels de toutes confessions luttent contre ces foeticides, mais, « selon les estimations de l’UNICEF, près de 40 millions de femmes et de fillettes manquent à l’appel en Inde à cause de décennies de discrimination ».

 

La pratique de la dot, elle aussi officiellement interdite depuis 1961, mais néanmoins toujours très répandue, est une cause fondamentale de cette cruelle discrimination. Pour marier une fille, sa famille doit couvrir de cadeaux la famille de l’époux, avant et même après le mariage, selon une tradition pervertie qui s’apparente à de l’extorsion. La famille de la fille, de plus, « donne » la mariée à la famille du garçon, perdant ainsi un soutien financier essentiel. En Inde, par conséquent, avoir une fille représente souvent un poids économique insupportable, qu’on cherche à éviter par tous les moyens.

 

Celles qui survivent malgré tout (il faut mesurer la cruauté absurde de cette formule qui décrit pourtant bien la réalité) n’ont jamais fini de se battre. Si elles appartiennent à la caste méprisée des intouchables ou proviennent des communautés tribales, elles héritent des tâches les plus viles. Andrée-Marie Dussault raconte avec respect, tout en laissant transpirer sa colère devant cette situation, la triste vie de ces victimes, condamnées à la collecte manuelle des excréments des autres ou à un rôle de domestique maltraitée, à partir de sept-huit ans, pour un salaire de misère. Certaines jeunes filles pauvres sont même données à des temples hindous pour devenir « devadasi », c’est-à-dire, littéralement, « servantes de la divinité », un rôle qui, dans les faits, confine à la prostitution.

 

Un sombre portrait

 

Souvent victimes de violeurs impunis, considérées comme des déchets de la société quand elles deviennent veuves, les femmes indiennes sont aussi soumises à des canons de beauté racistes, sexistes et toxiques, comme cette mode de la dépigmentation de la peau, encouragée par les multinationales occidentales de la beauté. En Inde, en effet, la clarté de la peau, « surtout celle des femmes », précise Dussault, est très valorisée, ce qui en mène plusieurs à user de crèmes éclaircissantes aux effets secondaires dangereux.

 

Le portrait, on le constate, est sombre et souvent désespérant. La journaliste, cependant, n’a pas voulu en rester là. « Heureusement, écrit-elle, les Indiennes ne sont pas à une ressource près. Il existe des milliers de groupes de femmes en Inde. Certaines femmes deviennent des leaders inspirantes […]. Celles-ci défendent les intérêts des femmes battues par leur mari, jetées à la rue par leur belle-famille, privées de droits ou de terres par les hautes castes du village, volées par ceux qui distribuent les produits rationnés destinés aux ménages pauvres… » Ces femmes, parfois appuyées par des hommes, se battent aussi contre Coca-Cola qui pompe abusivement leur eau, contre les crimes d’honneur, pour les droits des lesbiennes, pour la liberté de faire de la boxe ou celle, même, de voir un jour une femme devenir dalaï-lama.

 

Andrée-Marie Dussault a vécu avec elles pendant des années, les a écoutées et les a aimées. Ses reportages, brefs, efficaces et éloquents, rendent avec sobriété la dignité blessée mais résistante de ces femmes qui ont la beauté de l’humanité en lutte.

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3 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 17 août 2013 08 h 21

    Quel article !

    Merci Louis pour cette belle analyse, très bien écrite d'ailleurs. J'aime « la beauté de l'humanité en lutte».

    Quel contenu, ce livre contient ! Hâte de le lire. D'un autre côté, le vécu de ces personnes de sexe féminin me rend triste+++ en ce samedi matin. Désespérant, bien sûr, et espoir aussi, tant mieux.

    J'espère que A-M Dussault fait conférence ici et là au Québec.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 18 août 2013 06 h 56

    Un peu comme la Chine

    " Vaste et populeux pays dans lequel se côtoient la modernité et le Moyen Âge".
    Un peu comme la Chine.

    "l’Inde connaît, depuis le début des années 1990, un important essor économique(...), « c’est aussi, et avant tout, une nation qui compte le tiers des pauvres de la planète ».

  • France Marcotte - Inscrite 18 août 2013 12 h 42

    Sous un angle humanitaire de justice

    Des techniques modernes qui permettent d'identifier le sexe de l'enfant à naître «malgré une loi de 1994, non appliquée, qui interdit ces manoeuvres», et une pratique de la dot, «elle aussi officiellement interdite depuis 1961», qui est néanmoins toujours très répandue...

    Comment donc peut-on parler de ces injustices révoltantes si ce n'est pas en adoptant un angle féministe?
    Angle féministe qui se confond ici comme souvent avec angle humanitaire.