Du temps avec Hélène L.

Ces jours derniers, je me suis accordé le luxe de passer du temps avec Hélène Loiselle. Je suis allé à sa rencontre par l’image et le son, luxe permis par les archives.

 

Du temps, de celui qui fut et de celui qui fuit, voilà de quoi nous parlâmes, la grande dame disparue la semaine dernière et moi.

 

Une aventure d’un autre temps

 

« C’était une aventure, les Compagnons, et je dois à… je ne dirais pas à la légèreté du père Legault, mais je dois aux Compagnons, je pense, d’avoir eu une jeunesse. » Voilà ce qu’elle confiait à la caméra de Jean-Claude Labrecque. Celui-ci trouva dans cette intervention un titre pour son documentaire, L’aventure des Compagnons de saint Laurent, qui sortira en 1996. Rappelons que la jeune troupe menée par Émile Legault s’était constituée en esprit, non pas comme la compagnie du collège, de la ville ou du fleuve, mais bien comme celle du saint lui-même, grillé à Rome au IIIe siècle ; de là cette graphie, souvent malmenée.

 

Il faut se figurer une adolescente des années 1940 qui souhaite embrasser la carrière de comédienne et qui, se présentant pour une audition à la maison que les Compagnons occupait rue Saint-Viateur, y croise le beau Jean Coutu… « La seule crainte qu’il pouvait y avoir, raconte-t-elle, ça aurait été pour ma vertu. Mais évidemment, comme nous étions dirigés par un prêtre […] je pense que ça rassurait, je pense que ça me rassurait peut-être moi aussi sur les dangers de ce métier terrible. »

 

Dans le film de Labrecque, on reconnaît Hélène Loiselle sur plusieurs photographies d’époque, immortalisée alors qu’elle joue Pirandello ou encore Musset : « Le premier rôle où j’ai eu un nom, où j’étais identifié, c’était Rosette dans On ne badine pas avec l’amour. Je mourais d’amour, en coulisse, dans un aaahhh… […] Je trouve que c’est un beau début, mourir d’amour en coulisse. »

 

Elle devait à tout le moins y soupirer pour son futur époux, Lionel Villeneuve, qui raconte à l’écran sa propre arrivée à Montréal en provenance de Roberval, fauché ; une vague idée du théâtre va le pousser vers le père Legault. Revenir à L’aventure…, c’est aussi revoir et réentendre Jean Gascon, Charlotte Boisjoly, Guy Provost, Guy Mauffette, Thérèse Cadorette…

 

Cruelle Leçon

 

Il y a quelques années, la lecture de Leçon d’anatomie de Larry Tremblay, un solo que créa à la scène Hélène Loiselle en 1992, m’avait fasciné. Si le texte avait été accueilli avec un certain scepticisme par les critiques - qui ne manquèrent pas par contre d’en encenser l’interprétation -, je reste pour ma part marqué par la cruauté de sa fable : une professeure de biologie compare son corps rongé par le cancer à son mariage malheureux avec un député froid et violent, révélant au final l’odieuse récupération politique de sa maladie par un époux en quête de capital de sympathie.

 

Ayant accès à un enregistrement de cette production mise en scène par René Richard Cyr, je me suis assis samedi pour regarder Hélène Loiselle livrer ce monologue exigeant, dont la seconde stance débute ainsi : « Je n’aime pas les chronologies/j’ai toujours été incapable/de retenir les dates de l’histoire/ou plutôt je n’ai jamais voulu les mémoriser/perte de temps/le temps est important pour moi/le temps mais non les dates les chiffres/les arrêts cardiaques qui veulent stopper le temps/moi je file. »

 

Dans les mois qui suivirent la création de la pièce, l’actrice décrivait à Solange Lévesque sa relation avec le personnage de Martha, dans le cadre d’une entrevue publiée dans les Cahiers de théâtre Jeu : « Vraiment, c’est son ironie qui m’a conquise ; l’ironie qui est peut-être un réflexe profond de l’être humain devant la souffrance… »

 

Dans ce même entretien, la comédienne alors âgée de 64 ans déclarait : « Avec les années, le répertoire qu’il m’est possible d’envisager pour moi se rétrécit, en tout cas pour ce qui est des rôles complexes, des rôles étoffés… » Devant mon téléviseur, en fin de semaine, je réprimai un frisson en entendant Martha demander, par la bouche de Mme Loiselle qui, au moment de son décès, souffrait depuis dix ans de la maladie d’Alzheimer : « Est-ce que je suis en train de ne plus être ? »

2 commentaires
  • Serge Daviault - Inscrit 13 août 2013 09 h 48

    Merci Mme Loiselle

    À chaque fois qu'un grand comédien, qu'un grand artiste disparaît, j'ai la même réaction: un profond remerciement pour le leg de la culture, pour son interprétation, pour sa passion, pour la tranmission de cet art.

    Je suis grâce à ces personnes. Je leur doit une grande partie de ma culture, de mon identité.

    Merci Madame Loiselle

  • André Jacques - Abonné 13 août 2013 21 h 20

    Mme Loiselle va nous manquer

    Une comédienne pleine de générosité dans ses émotions, qu'elle savait rendre si aisément dans un simple regard, souvent elle parvenait à parler avec ses yeux sans ouvrir la bouche.
    Une grande comédienne assurément, qui m'a donné de grande joie.