Cette Alberta qu’on aime détester

Alison Redford, première ministre de l’Alberta depuis 2012, flirte parfois avec le centre, mais gouverne résolument à droite, comme tous les partis qui ont été au pouvoir dans cette province depuis plus de 40 ans.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jeff McIntosh Alison Redford, première ministre de l’Alberta depuis 2012, flirte parfois avec le centre, mais gouverne résolument à droite, comme tous les partis qui ont été au pouvoir dans cette province depuis plus de 40 ans.

En Alberta, le Québec n’a pas souvent bonne presse. Les demandes du Québec, à l’époque des accords avortés de Meech et de Charlottetown, ont été durement critiquées dans la province du pétrole. En 2006, la motion du gouvernement conservateur fédéral reconnaissant le Québec comme nation y a été accueillie avec une brique et un fanal. Depuis des années, un courant dominant en Alberta accuse le Québec de profiter indûment de l’argent de la péréquation tout en méprisant la province qui alimente le programme avec ses sables bitumineux. L’Alberta, en gros, ne perçoit pas souvent le Québec comme un ami.

 

Cette inimitié est réciproque. Au Québec, l’Alberta est souvent perçue comme une province de « rednecks » américanisés et capitalistes qui se vautrent dans le pétrole sale, sans souci de l’environnement. Les Québécois, de plus, comprennent mal l’aversion des Albertains (et des autres Canadiens) pour leur nationalisme, qui, de leur point de vue, n’enlève rien aux autres.

 

Spécialiste de la droite et du populisme au Canada anglais et au Québec, le politologue Frédéric Boily, qui enseigne au Campus Saint-Jean de l’Université de l’Alberta, connaît bien les deux provinces et déplore le fait que, au Canada, « la connaissance de la culture politique des autres provinces se révèle approximative, les clichés, commodes à défaut d’être raffinés, servant de boussoles interprétatives ». Aussi, dans La droite en Alberta, un solide essai d’une remarquable clarté, il se propose donc de mieux faire connaître aux Québécois cette culture politique de l’Alberta qu’ils aiment souvent détester et qui, pourtant, nourrit « une sorte de volonté non avouée de copier les réalisations québécoises ».

 

La culture politique, explique Boily en citant Serge Berstein, est « une sorte de code et un ensemble de référents, formalisés au sein d’un parti ou plus largement diffus au sein d’une famille ou d’une tradition politique ». Celle de l’Alberta, c’est une évidence, se situe à droite sur le spectre politique.

 

Depuis 1971, c’est-à-dire depuis plus de 40 ans, la province est dirigée par un Parti conservateur qui, s’il flirte parfois avec le centre, comme depuis l’élection d’Alison Redford en 2012, campe résolument à droite. Avant ce monopole conservateur, le Crédit social, une incarnation de la droite populiste, avait régné sur la province pendant 35 ans, succédant ainsi aux United Farmers of Alberta, élus de 1921 à 1935, et aux libéraux, au pouvoir de 1905 à 1921. Il faut donc parler, pour définir la politique albertaine, d’un « système à parti dominant », qui penche toujours à droite.

 

À droite depuis les origines

 

Pour expliquer cette culture politique, Boily revient sur les origines de la province, officiellement fondée en 1905. Pionniers de la région, les fermiers du blé, souvent originaires de l’Europe et des États-Unis, sont « dépendants des banques et des compagnies de chemins de fer qui acheminent les céréales vers les marchés étrangers ». Ils se sentent exploités par « le centre politique [du pays] et les intérêts commerciaux qui le favorisent ». Pour s’y opposer, ils se tournent vers « les idées populistes de la démocratie radicale », un courant méfiant envers le gouvernement central et les partis politiques.

 

Ce rejet des élites, couplé à une sorte de prophétisme religieux, sera longtemps incarné par le Crédit social de William Aberhart et d’Ernest Manning. Il débouchera, à partir des découvertes pétrolières des années 1940, sur un simple populisme de droite, pro-industrie et pro-marché, accompagné d’un conservatisme fiscal et d’un provincialisme du ressentiment. La méfiance envers les partis s’exprime donc par l’adhésion à un parti unique.

 

Les droites modernes

 

Il faut attendre 1971, et l’élection du Parti conservateur (PC) de Peter Lougheed, pour assister à une sorte de modernisation de la vie politique albertaine. Partisan d’une droite plus interventionniste, le PC de Lougheed représente « la voix électorale de la nouvelle classe moyenne cultivée », qui ne se reconnaît pas dans le populisme ringard du Crédit social. Lougheed gouverne toujours à droite, mais modernise l’appareil gouvernemental, investit dans les transports en commun, en culture et en éducation et veut créer un capitalisme local. Pour définir son règne (1971-1985), Boily évoque « une Révolution tranquille made in Alberta ».

 

Avec Ralph Klein, en 1993, on assiste au retour du populisme, dans sa version néolibérale, et d’une droite sans volet social. Usé, le PC dirige la province en mode pilote automatique, en comptant sur les revenus du pétrole et sur la dépolitisation de la population (à l’élection de 2008, le taux de participation électorale est de 40,6 %) pour se maintenir au pouvoir.

 

Cette droite pépère, sans projet, sera contestée par la fondation, en 2008, du Wildrose Alliance Party, un parti de « réactionnaires modernes », qui prône un néolibéralisme encore plus radical que celui du vieux PC. À l’élection de 2012, contre toute attente, c’est tout de même ce dernier, dorénavant dirigé par la modérée Alison Redford, qui remporte l’élection, faisant ainsi la preuve, selon Boily, du « caractère centriste de la droite albertaine qui, aujourd’hui du moins, ne peut s’éloigner trop du centre, une leçon que Stephen Harper a lui aussi apprise ».

 

Le centre albertain, malgré tout, continue de pencher fortement à droite, comme le montre l’analyse que Boily consacre à la pensée politique du Calgarien Stephen Harper. Mieux la connaître, en cette ère où l’esprit de l’Ouest domine de plus en plus la culture politique canadienne, est une nécessité pour les Québécois. S’il est vrai, comme le constate Boily, que le Québec et l’Alberta « partagent un même esprit de rébellion », il est tout aussi vrai, toutefois, que la rébellion de l’un et celle de l’autre n’ont ni les mêmes causes ni les mêmes objectifs et qu’un Canada d’inspiration albertaine ne saurait convenir à la culture politique québécoise.

7 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 10 août 2013 07 h 20

    Bref ,,,

    Ayant lu cette recension, une conclusion s'impose: les clichés décrivent bien la vérité.

    Desrosiers
    Val David

  • Renaud Longchamps - Inscrit 10 août 2013 16 h 27

    Avec ou sans...

    Si j'ai bien compris, avec ou sans pétrole, il y a toujours là-bas du ressentiment...

    Et dire que, pendant la grande sécheresse des années trente (dust bowl), nous les avons aidés de nos taxes et impôts, sans rechigner car il fallait aider nos concitoyens qui crevaient littéralement de faim sur une terre devenue poussière... Mais c'était avant le pétrole.

    • Loraine King - Abonnée 11 août 2013 07 h 50

      Ces concitoyens qui crevaient littéralement de faim ne recevait pour ainsi dire aucune aide gouvernementale, et certainement pas du fédéral. Les Conservateurs et Libéraux canadiens de l'époque croyaient que seul le marché pouvait activer une reprise économique et que l'aide aux chômeurs relevait des provinces et des municipalités. C'est en 1936 que Keynes publie la Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie et que les grands partis s'ouvrent à ces politiques.
      C'est aussi à cette époque que naissent dans l'ouest les premiers mouvements social-démocrates comme le CCF de J.S. Woodworth qui deviendra le NPD, le crédit social de William Aberhart.

      Le département canadien de la défense avait établi des camps de travail pour les hommes célibataires et sans emploi et les forçait à travailler dans la brousse pou 5 $ par mois, dans des conditions insalubres où ils crevaient de faim. Si vous pensez que les gens percevaient le travail forcé comme une générosité venant du Québec et de l'Ontario, détrompez-vous, c'est plutôt le contraire. Le ressentiment dans l'ouest contre cette 'aide' mena vite à la violence.

      J'ignore s'il existe des ouvrages en français sur cette époque dans l'ouest canadien, mais voici un lien wiki qui vous mettra au moins à la case départ:

      http://en.wikipedia.org/wiki/On_to_ottawa_trek

  • Jean Martinez - Inscrit 10 août 2013 16 h 30

    Et l'inverse?

    C'est un réflexe bien québécois: il est important que le Québec connaisse mieux les autres provinces afin de ne pas avoir de préjugés; mais il ne faut surtout pas attendre la même chose des autres provinces envers le Québec. Deux poids, deux mesures encore et toujours.

    • Philippe Chrétien - Abonné 12 août 2013 10 h 01

      Vous avez bien raison M. Martinez, ne vous informez surtout pas de ce qui se passe ailleur ... ça pourrait vous forcer à réfléchir et ça peut être douloureux!

      Si le réflexe Québécois est de s'intéresser à ce qui se passe ailleur sans attendre de retour d'ascenseur ou de tappe dans le dos je suis foutrement fier d'être Québécois.

  • France Marcotte - Abonnée 11 août 2013 09 h 38

    Aujourd'hui du moins

    L'élection surprise (malgré la présence du Wildrose Alliance Party) de la modérée Alison Redford, est la preuve du « caractère centriste de la droite albertaine qui, aujourd’hui du moins, ne peut s’éloigner trop du centre, une leçon que Stephen Harper a lui aussi apprise ».

    Le caractère centriste de la droite albertaine...voilà qui devrait prévenir trop de dégâts environnementaux et de décisions aveuglées par les profits.

    Mais «aujourd'hui du moins».
    Qu'est-ce qui pourrait faire basculer l'Alberta encore plus à droite, selon les valeurs chères au Wildrose Alliance Party?

  • Joey Hardy - Inscrit 12 août 2013 17 h 53

    La péréquation

    Rappelons-nous toutes les belles décennies où l'Alberta vivait aux crochets du Québec et de l'Ontario avec leur projet déficitaire de sables bitumineux.

    C'est notre argent qui a financé cette filiale.

    Quand c'est le retour du balancier par contre, ces gens plus droits que droit vous diront de sales voleurs de gauche pour leur quémander quelques pétrodollars.