Parlez-moi d’une dame Nature!

Le vigneron Vincent Carême se trouve « chanceux » que seulement 40 % de son vignoble ait été affecté par les intempéries.
Photo: Jean Aubry Le vigneron Vincent Carême se trouve « chanceux » que seulement 40 % de son vignoble ait été affecté par les intempéries.

Le 17 juin du côté de Vouvray en Loire, puis deux jours plus tard en Champagne, le 23 juillet en Bourgogne et, plus près de nous, le 2 août dernier en Gironde sont des dates que bon nombre de vignerons souhaiteraient déjà remiser très loin dans le coffre-des-souvenirs-pas-si-drôles-à-raconter-aux-enfants-avant-d’aller-au-lit. C’est que dame Nature s’est littéralement transformée en mère fouettarde pour l’occasion en arrosant de ses beaux grêlons bien dodus des vignobles qui avaient autre chose à faire que de les recevoir sur la tête. Fructifier, par exemple, au lieu d’être sauvagement crucifiés. Pour certains, et après une année 2012 qui ne passera pas non plus à l’histoire, c’est un millésime 2013 tué dans l’oeuf.

 

« Nous avons environ 40 % de notre vignoble touché, avec une intensité variable de 20 à 90 % selon les parcelles », me disait Vincent Carême, vigneron à Vouvray, en début de semaine, avant de poursuivre : « Globalement, les vignes qui ont moins de 50 % de dégâts se sont bien remises. Nous avons eu des conditions climatiques favorables après l’orage [chaud et sec], ce qui a amélioré la cicatrisation. Sur ces parcelles, la récolte pour l’année prochaine ne semble pas compromise. »

 

« En ce qui concerne les parcelles plus touchées, elles ont mis plus de temps à repousser et, non seulement il n’y a rien cette année, mais la récolte de l’année prochaine est compromise tellement les bois et les bourgeons ont été meurtris. Il est difficile d’évaluer l’impact sur la récolte de 2014. Nous avons de la "chance" que notre vignoble ne soit pas touché en totalité […]. Nous avons malheureusement des amis qui ont presque tout leur vignoble touché, et cela va être plus compliqué pour eux dans les années à venir. »

 

L’incidence est lourde. L’abattement, général. Le moral, au ras des pâquerettes. Et le banquier est nerveux. C’est que l’on ne se rend pas tout à fait compte, ici, chez nous, dans le confort de notre foyer, alors que le vin est versé à la bonne température dans des verres fins astiqués jusqu’à l’invisibilité totale, puis dégusté sous moult arabesques verbales s’épanchant de bouches dessinées en cul de poule pour l’occasion ; c’est que l’on ne se rend pas tout à fait compte, dis-je, de la précarité du travail du vigneron. Ce travail d’observation, de patience et de lenteur, échelonné sur 12 mois, avec, au final, un espoir de récolte qu’il souhaite inscrite parmi les beaux millésimes, en qualité comme en volume.

 

Et puis pointe la cata. La cata, comme dans catastrophe. La désolation même. Une vigne cassée, meurtrie, triturée, lacérée, bafouée dans son honneur végétal. Un vigneron cassé, meurtri, abattu, bafoué dans son honneur d’homme, de paysan, de gardien des vignes et de générateur de rêves. Imaginez le bilan. Paiement des fournisseurs, comptes fixes sur la propriété ou simples frais de subsistance, le scénario est celui d’un mauvais film affectant non seulement le quotidien du vigneron, mais aussi la récolte à venir, en 2014, du coup forcément réduite sous l’impact meurtrier de l’été 2013.

 

Car la vigne se souvient. Elle se souvient dans ses bois qu’elle a souffert du mildiou, de l’oïdium, du botrytis ou de la pourriture grise installés chez elle jusque dans ses plaies. Elle sait qu’elle doit emmagasiner des glucides au fil de la saison, petite mise en réserve qui lui permettra, lors de la formation des bourgeons à venir le printemps suivant, de pousser ses premiers débourrements comme le ferait un bébé de ses premiers cris à l’accouchement. En tabassant 2013, la grêle gifle aussi 2014.

 

Vous me prendrez sans doute pour un hurluberlu fantaisiste et farfelu, mais je suis de ceux qui croient à cette sensibilité fine du milieu végétal, à cette régulation naturelle où se jouent la charge en fruits, le moment de la véraison comme la date des vendanges, des étapes plus indissociablement liées entre elles qu’on ne le croie. Je ne serais pas surpris d’apprendre d’ailleurs qu’en plaçant des capteurs hypersensibles la nuit dans les vignes, au niveau des feuilles comme des racines, on puisse être témoin de conversations aussi étonnantes que fantaisistes. Comme si elles se racontaient déjà entre elles l’ivresse à venir des hommes !

 

À la Loire, donc, ajoutons le vignoble champenois, lui aussi en partie dévasté, la côte de Beaune bourguignonne, principalement Volnay, Monthelie, Pommard, Meursault et Corton-Charlemagne, avec parfois 80 % de pertes (jusqu’à 90 % au fameux Clos des Mouches !), et la Gironde, où jusqu’à 5 % du vignoble devra patienter jusqu’à l’an prochain pour espérer porter ses fruits. Comment nous souvenir à notre tour ? Et surtout, comment être solidaires de nos amis vignerons ? En continuant d’acheter leurs vins, sans se détourner d’eux parce que les notes du Wine Spectator les auront doublement crucifiés ou que les marchés, aussi infidèles que volatils, les auront troqués pour d’autres, comme on le ferait pour des navets, des patates ou des fèves de soya. Avec tout le respect que j’ai pour les navets, les patates et les fèves de soya.

 

***

 

Parce que les mauvaises nouvelles ne l’emporteront certainement pas sur les bonnes, voici, en rafale, quelques bouteilles dégustées jeudi midi, avant d’envoyer ce texte.

 

Vina Bujanda Crianza 2009, Rioja, Espagne (15,45 $ - 11557509). Cette cuvée nous arrive avec une incroyable énergie dans ce millésime en laissant paraître un fruité juvénile de belle densité, nerveux, qu’un élevage boisé peine à contenir. L’impression de chevaux sauvages cavalant dans une plaine sans fin. Un rouge de corps moyen, délicieux sur des rondelles de chorizo. (5)**1/2

 

Riesling 2011, Cuvée Jupiter, Cave de Pfaffenheim, Alsace, France (18,95 $ - 00914424). Ce riesling scintille, à la façon de ces reflets déposés sur la surface de l’onde à l’aube. Il miroite aussi, dégageant aux angles ce fruité précis, ciselant le palais pour mieux établir le noble rapport de force entre sucres et acidité. Une belle cuvée, harmonieuse et amoureuse de la quiche de passage. (5) ***

 

Les Becs Fins 2011, Tardieu-Laurent, Côtes-du-Rhône Villages, France (18,95 $ - 10204533). J’aime ce vin. Bon, il y a le tandem Tardieu-Laurent qui le signe, c’est vrai. Cette signature est aussi marquante que le négociant sait prendre une appellation, une région, un climat pour en concentrer l’expression. Avec un degré de naturel et de réalisme qui m’épate chaque fois. Un régal ! Sincèrement. (5) ***

 

Château Treytins 2009, Lalande de Pomerol, Bordeaux, France (23,40 $ - 00892406). Le merlot se fait ici beau joueur dans ce millésime qui lui fournit l’occasion de l’être pleinement. Avec une espèce de délicatesse dans le ton, une part de courtoisie certaine dans l’attitude, mais aussi une touche d’élégance dans la texture qui invite à s’y frotter. Vin de charme, troublant, déjà fort accessible. (5 +) ***

 

Capitel Croce 2011, Anselmi, Vénétie, Italie (23,50 $ - 00928200). C’est sur un pavé de turbot sauce escabèche que ce bijou de blanc a fait son entrée, s’est ensuite développé sans jamais toutefois quitter le palais une fois le plat terminé. Un bijou, oui ; je ne suis pas le seul à le penser car il a ses amateurs. Or pâle, aromatique, fin et détaillé, suave et substantiel. Un bijou, quoi ! (5) ***1/2

 

 

Castello Fonterutoli Chianti Classico 2008, Toscane, Italie (46,75 $ - 11494481). Une panoplie de clones de sangiovese participe ici à la haute confection de ce rouge qui, dès le premier nez, installe son autorité et trace les grandes lignes. Exceptionnelle pureté et indéniable race avant tout, avec cette déclinaison tannique fine, vivace, précise, encore une fois taillé dans les meilleurs fruits qui soient. (5 +) **** ©

 

 

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2014 Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ à paraître en octobre prochain.

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