Le marché de la soif en Inde

Parmi les « crises de l’eau » qui sévissent en Inde, il y a celle qui accable la région aride du Marathwada, à quelques centaines de kilomètres à l’est de la mégapole de Mumbai. La région est traditionnellement productrice de coton, mais elle s’industrialise avec le boom économique des vingt dernières années. Skoda et Audi, entre autres entreprises, ont construit des usines près d’Aurangabad, une ville qui grossit vite et n’importe comment. Le Marathwada est au demeurant l’un des épicentres de la tragédie sociale qui a donné lieu depuis 15 ans dans le monde rural indien à des dizaines de milliers de suicides parmi les agriculteurs saignés par les dettes et les mauvaises moussons.

 

Mis en service en 1976, le barrage de Jayakwadi sur la rivière Godavari devait pourtant être la panacée aux problèmes d’irrigation agricole et d’approvisionnement en eau potable de la population de cette région. Trente-cinq ans plus tard, la crise reste entière et s’aggrave pour la simple raison que, depuis la création du barrage, une vingtaine d’autres ont été construits en amont, à Nashik, notamment, importante région viticole, réduisant ainsi à un filet l’eau qui parvient aux gens des cinq villes et des centaines de villages du Marathwada.

 

Ceux qui détiennent le pouvoir tirent la couverture à eux, chacun dans son coin, oubliant quand ça fait leur affaire qu’ils sont du même pays.

 

Jamais vraiment entretenu, le réservoir de Jayakwadi s’est gravement envasé avec le temps, ce qui n’arrange rien. En mars dernier, la moitié des 350 000 habitants de Jalna, une autre ville non loin d’Aurangabad, dépendaient entièrement pour leurs besoins en eau de l’approvisionnement erratique des camions-citernes du gouvernement.

 

L’ensemble de l’Inde, rurale comme urbaine, est à l’image de ce qui se passe dans l’excentré Marathwada. Les 1,2 milliard d’Indiens habitent un pays qui ne possède que 4 % des réserves mondiales d’eau douce. Les rivières sont toutes polluées, si elles ne sont pas déjà carrément mortes. L’exploitation sauvage des nappes phréatiques est en train de les vider.

 

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Résultat, au Marathwada se développe un florissant marché de l’eau. « Oubliez la canne à sucre et le coton. C’est la soif, humaine et industrielle, qui est le business le plus lucratif ici. Et la citerne est son symbole », écrit dans le quotidien The Hindu le reporter Palagummi Sainath. Le journaliste s’est fait un nom en s’attaquant à des sujets ruraux qui n’intéressent pas les patrons de presse des grands médias urbains de Delhi - et qui en déduisent présomptueusement que, ce faisant, les lecteurs s’en fichent eux aussi. « Je me disais que, comme la presse indienne se contente de couvrir les 5 % d’Indiens de l’élite, mon rôle serait de parler des 5 % qui sont tout en bas », a-t-il déjà dit en entrevue. C’est lui qui, dans les années 1990, a mis au jour le drame des suicides d’agriculteurs que personne n’avait vu - ou ne voulait voir.

 

Dans la seule petite ville de Jalna, les propriétaires de citernes gagneraient de 100 000 à 125 000 dollars par jour en ventes d’eau (au prix d’environ 6 dollars le millier de litres). D’où vient la ressource ? De l’exploitation des nappes phréatiques, qui échappe à toute réglementation, bien entendu. Ou du pillage des aqueducs publics. Toute la région s’y est mise. De nouveaux puits ont été creusés par milliers depuis le début de l’année, rapporte Sainath. Pour l’industrie de la construction de citernes, c’est la manne. Citernes de fortune, s’entend : quelques grandes plaques de métal souple soudées les unes aux autres pour faire un gros cylindre qu’on installe sur un camion. Coût d’une citerne d’une capacité de 5000 litres : aux alentours de 500 $. Un bon investissement.

 

Seulement à Jalna, on estime qu’environ 1200 citernes sont en circulation. À trois livraisons par jour, évalue Sainath, cela revient à 18 millions de litres d’eau transportés quotidiennement. La plus grande partie va à des entreprises. Le petit peuple qui n’a pas les moyens de payer ? Il se retrouve Gros-Jean comme devant. Ce qui est tout à fait dans l’ordre du capitalisme de sans-coeur - pardonnez-moi le pléonasme - qui devient le trait dominant du « développement » de l’Inde.

5 commentaires
  • Gaston Carmichael - Inscrit 5 août 2013 08 h 19

    Wow!

    On est gâté d'avoir des textes de cette qualité dans un petit quotidien comme Le Devoir.

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 6 août 2013 11 h 20

      Le Devoir est un grand quotidien, notre plus grand quotidien, et de loin.

  • Jacques Beaudry - Inscrit 5 août 2013 09 h 09

    les délocalisations sèment la désolation

    Du vrai capitalisme du désastre pour la population et les médias nous vantent à tour de bras la croissance économique de ce pays.

  • Alexandre Kampouris - Abonné 5 août 2013 11 h 22

    Pas que des bouteilles en plastique...

    J'avais entendu parler de la sécheresse au Pakistan exploitée par Nestlé, ou du pillage des nappes phréatiques en Inde par Coca-Cola. Mais pas encore de la livraison d'eau en citerne comme on en voit aussi en Amérique du Sud.

    Le monde va mal.

    • Christian Dion - Abonné 5 août 2013 17 h 25

      Vous avez tout à fait raison M. Kampouris, le monde va mal. Au fait, a-il déjà bien été?