Roman québécois: Vichy au régime

On est en 1953. L'Allemagne, sans être parvenue à la paix avec ses ennemis, les a défaits militairement. Repliée dans son île, l'Angleterre est à genoux, sa flotte à l'abri dans les ports d'Écosse. L'Amérique semble être retournée à cet isolationnisme dont les Japonais n'auraient jamais dû la sortir. Staline a précédé l'armée Rouge dans sa retraite au-delà des monts Oural. Hitler et le gros Göring règnent en maîtres à Berlin tandis que, en France, la Révolution nationale se poursuit sous la houlette du maréchal Pétain. De Gaulle, Malraux, Mauriac ont été passés par les armes, et Louis-Ferdinand Céline, intronisé à l'Académie. Voilà pour le contexte. L'histoire, dit-on, est écrite par les vainqueurs. À quoi il conviendrait d'ajouter: parfois, aussi, par les romanciers. Car, à côté de celle dite officielle, une autre histoire cohabite, à jamais possible.

Dans cette histoire, Harry Truman, jugé par contumace comme criminel de guerre à Tokyo, expie pour l'éternité les cendres de Nagasaki et d'Hiroshima. Une histoire qui, une fois n'est pas coutume, donne raison aux vaincus. C'est le genre de pari que permet la littérature et qu'Yves Gosselin, avec une verve féroce, une audace folle et un humour décapant, au point de rappeler, parfois, un Jonathan Swift, a tenté et tenu dans Discours de réception.

Le triomphe du vaincu

Céline, donc, qui triomphe. En soi, ça ne manque déjà pas de sel. Et de quelle éclatante manière! Bagatelles pour un massacre, Les Beaux Draps et L'École des cadavres sont devenus des classiques. Ces pamphlets, pour lesquels on réclamait naguère sa tête, lui valent désormais de figurer parmi les immortels. Il est ce «prescripteur universel marchant en compagnie de l'humanité triomphante», un personnage clé de la nouvelle Europe à base d'hygiène et d'eugénisme, où l'amitié franco-allemande joue un rôle de locomotive et où les juifs, eh oui, ont tous été transformés en savon. Dire qu'ils ont été sacrifiés à un souci d'hygiène serait d'une ironie presque insupportable. Le Céline de Gosselin, vrai ou faux, en tout cas déchaîné, est prêt à aller jusque-là. «Abraham n'était qu'une moitié d'homme», lance-t-il à un rabbin. «Nous en ferons du savon et nous nous laverons de 2000 ans d'impureté.» Une outrance parmi d'autres dans ce livre troublant qui en est farci.

À l'heure du triomphe définitif de la langue de bois, le langage peut donc encore choquer? Autre pari, et remporté, du reste, haut la main. Car il ne faut pas s'y tromper: ce livre dangereux, qui, lu au premier degré, affublé de l'étiquette de roman ou pas, ferait demain éclater presqu'à coup sûr une nouvelle affaire Michaud (et rien ne dit que ça n'arrivera pas... ), est avant tout une leçon d'ironie d'une totale efficacité: le langage de la haine, reproduit avec ses tics et ses débordements, y est parfaitement crédible, et seules quelques loufoqueries qui, ici et là, dépassent vraiment trop les bornes permettront au lecteur attentif de repérer les véritables intentions de l'auteur de ce pastiche réussi de 162 pages, qui prend parfois l'allure d'un canular littéraire.

Maréchal, nous voilà!

Ce roman qui n'en est pas un, et qui par là prouve que tout peut être roman (ou alors désigné tel par défaut), est, comme son titre l'indique, le discours de réception d'un médecin maréchaliste, lequel, admis sous la Coupole, consacrera quelque 48 000 mots à faire l'éloge de son maître à penser: Louis-Ferdinand Céline. Ceux qui chercheront une intrigue dans ces pages, le genre de petit suspense en forme de sentier battu, seront peut-être déçus. On est ici dans la performance de grand style, l'acrobatie verbale pure, l'exploit sémantique. J'ai même pensé à Ubu une fois ou deux. Mais un suspense naît bel et bien à la lecture de ce livre: celui qui nous fait nous répéter avec ahurissement: mais jusqu'où ce diable d'homme, fût-il le docteur Morandon, ou Yves Gosselin lui-même, bref, l'homme qui a imaginé ce machin plutôt incroyable, est-il prêt à aller? Réponse: assez loin merci. «Le mérite de Céline, disait Léautaud, est d'avoir mis sur le même pied l'homme et le porcelet... » Ou: «Les chats, les chiens, les oiseaux, les crustacés, les coléoptères ont un potentiel biologique de loin supérieur à celui des sémites.»

Il faut un minimum de culture pour mettre en branle une farce pareille. Gosselin, avec un sans-gêne remarquable, non content d'avoir fait fusiller Malraux et de Gaulle «après deux siècles de convulsions républicaines», ressuscite d'autres écrivains pour les intégrer à sa machination diabolique. Sous sa plume, les Léautaud, Morand, Pagnol, Claudel et Cocteau se rallient au maréchal et à Céline, Gaston Gallimard, douce vengeance, devient un simple factotum de l'auteur du Voyage. L'écrivain joue de leurs existences et de leurs opinions avec une complète absence de scrupules. Il pille les biographies, ramène les cadavres à la vie, les cite à comparaître et les fait passer à table.

L'histoire, de toute évidence, est pour lui un vulgaire tapis où tous les coups sont permis, une allée de quilles pour jongleur doué. Et même lorsque, là où plusieurs se sont cassé la figure, il se risque à pasticher le style même de celui que ses plus vindicatifs détracteurs sont forcés de ranger parmi les deux ou trois prosateurs les plus influents du siècle, ma foi, il arrive à rester convaincant... Sans doute parce que, contrairement à d'autres qui, pour trois petits points saupoudrés ici et là dans leur phrase, croyaient faire du Céline, Gosselin semble avoir tenté de capter l'essence même du style célinien, l'état d'esprit qui y préside, plutôt qu'un simple travail sur la forme. Mais il ne pouvait quand même pas faire l'économie de quelques points d'exclamation: «[...] la France des bouillons, des cachetons, des cachexies, du typhus. Ce n'étaient pas l'Allemagne, l'acide borique, le formol, les hôpitaux désinfectés. Non! Asnières, Bezons, Clichy, l'hygiène comme un rêve, le sarrau crasseux, le dispensaire miteux, la sueur, la bile, les fèces noires. Tout ça ne se trouvait pas en Allemagne dès 1934, avant Dantzig et les fours, je le sais, j'ai vu, je suis venu, j'ai pu mesurer, moi! Du joli travail! Draps et serviettes! À l'allemande! Une organisation! Hygiène, médecine au forceps! Lavement! Poire!»

À moins que, j'y pense tout à coup, Yves Gosselin, mystificateur jusqu'au bout, ne soit allé pêcher ces lignes telles quelles dans les pamphlets à peu près introuvables de l'ex-cuirassier Destouches? Peu probable, mais possible, comme tout le reste.

Le délire du fascisme

Alors, à quoi ressemble la vie de Céline après la mise au pas de l'Angleterre et de l'Amérique (grâce aux armes secrètes... ), la victoire de l'hitlérisme et de la Révolution maréchaliste et le triomphe de la Collaboration sur la Résistance? Accrochez votre béret avec de la broche, ça va donner un coup. D'abord, il a écrit son chef-d'oeuvre, La Mort des Juifs, «livre de la vocifération satisfaite». Puis, enfilant de nouveau son sarrau, revenant à son obsession hygiéniste, il est devenu, disons-le tout net, un bienfaiteur de l'humanité... L'inventeur du Vitalix et du Formax, un chercheur réputé, spécialiste de la biologie de la cellule et des tissus, fondateur de l'Institut Buzenval (sic), éternel pourfendeur de l'alcool, grand propagandiste du végétarisme et des vertus de l'eau de mer et du traitement des maladies handicapantes à l'électricité, et j'en passe. Bref, après avoir participé à l'extermination du microbe et du youpin, Céline s'attelle à la poursuite de son entreprise de rénovation sociale et sanitaire de la France. «L'honnêteté scrupuleuse, la pureté, l'effort, la discipline, l'hygiène, voilà ce dont peuvent se prévaloir aujourd'hui les Français, toutes qualités allemandes que nous possédons depuis peu... » Autrement dit, les «Juifs et les maçons, les métèques, les communistes, les communards, les homosexuels et tous les fauteurs de trouble juifs, syphilitiques, gonorrhéens, porteurs du bacille de Koch et d'autres maladies contagieuses» vont continuer d'en prendre pour leur rhume. Ah oui, et Céline a remis l'opérette à la mode (les danseuses, toujours... ), il s'est converti à l'amour des chiens et est devenu «la conscience des animaux d'Europe».

Le livre de Gosselin possède le mérite, plutôt rare, de nous rappeler que le fascisme fut aussi une utopie, le rêve d'un homme hygiénique et transformé, d'une humanité jeune et en santé, en prise sur l'énergie vitale d'une nation préalablement aseptisée. Cette utopie possède dans notre actualité quelques prolongements assez évidents. Attendez de voir, par exemple, le lieu de sépulture que Gosselin a déniché pour son Céline. Trouvaille de génie, ultime pirouette. Il faut le lire pour le croire.

Yves Gosselin, comme Céline, mais pour de tout autres raisons, est un auteur dangereux. On n'avait pas vu ça depuis longtemps.

Discours de réception
Yves Gosselin
Lanctôt éditeur
Montréal, 2003, 162 pages