C'est du sport! - La facture

On pourrait avancer sans trop de crainte de faire erreur qu’en 2006, il n’était pas vraiment évident pour un athlète professionnel de pointe doté d’une autonomie sans restriction de se joindre à une équipe de La Nouvelle-Orléans. C’était quelques mois après le passage de Katrina et la ville se trouvait en fort piteuse condition.

 

Mais Drew Brees, qui entretient des connexions en haut lieu, a entendu un appel à ce moment et il s’est joint aux Saints. Depuis, il a permis à une franchise qui était réputée pour sa sempiternelle médiocrité de remporter le Super Bowl. Et il est devenu l’un des visages de la remise sur pied du Big Easy, actif dans la communauté et généreux de son temps et de son argent et toutes ces choses. Un monsieur respecté.

 

Mais à l’ère sulfureuse des Internets, nul n’est à l’abri de quoi que ce soit. Aussi, cette semaine, Brees s’est-il retrouvé au centre d’une controverse aux dimensions intergalactiques lorsque le judicieusement nommé site The Dirty a publié une photo d’un reçu de caisse d’une commande que le quart-arrière avait faite plus tôt ce mois-ci dans un restaurant de San Diego. C’est que la facture du repas s’élevait à 74 $, et Brees avait laissé un famélique pourboire de 3 $.

 

L’« affaire » n’a évidemment pas tardé à faire le tour de la cyberplanète, peuplée de sympathiques commentateurs qui racontent tout ce qui leur passe par la tête sous le couvert commode de l’anonymat. Drew Brees est un pingre qui méprise les travailleurs au salaire minimum. Il gagne des millions et n’est pas foutu de verser un pourboire décent. Non mais quel individu rustre et malpoli. On ne le connaissait pourtant pas comme ça.

 

Il n’a fallu que quelques heures pour que Brees précise qu’il s’agissait d’une commande pour emporter et que le pourboire était conséquemment à son entière discrétion. S’il avait mangé au restaurant et été servi à une table, ajoutait-il, il aurait laissé entre 18 et 20 %, comme il est de mise.

 

Mais la machine était déjà lancée. Il y avait l’agitation futile des réseaux sociaux, on allait bientôt voir les médias traditionnels prendre le relais. Tables rondes. Sondages. Experts en étiquette. Débats sur l’essence même du pourboire. À la clé, bien des questions. Quel pourcentage doit-on donner, et dans quelles circonstances ? Doit-on remettre un pourboire pour une commande à emporter ? Doit-on s’attendre à ce qu’une personne qu’on sait riche en laisse davantage, comme si le pourboire n’était pas en fonction du prix de ce qui est acheté, mais du salaire du client ? Et si oui, combien davantage ? Comment différencier un employé à pourboire d’un autre qui ne l’est pas ? Et ainsi de suite jusqu’à la consommation des temps.

 

Pour tout dire, il a fallu encore une fois dénicher une nouvelle expression pour désigner l’enjeu de société : le « Tipgate ».

 

Quant à Brees, interrogé au camp présaison des Saints sur son profil économique, il s’est dit ébahi par l’ampleur que la chose a prise. Mais dit-il, si son pourboire constitue la plus grosse controverse à affliger son équipe cette année - elle qui a passé la saison dernière dans l’ombre du scandale des primes aux blessures -, il en sera heureux.

 

Et cela ne lui coûtera pas un sou de plus.