Les nouvelles églises (3)

Philippe s’est réveillé en sursaut. La douleur lui vrillait le bras. Le reste de son corps, engourdi, était affalé dans la neige. Son chien était en train de lui dévorer la main.

 

Il avait finalement atteint le fond. Affligé par la mort de sa mère et une rupture qui l’avait laissé en lambeaux, Philippe s’était mis à glisser sur la surface trop lisse de la spirale de l’autodestruction. Dope, boisson, et encore la dope. Un à un, il avait brûlé tous les ponts avec sa famille et la plupart de ses chums.

 

Avant d’être presque mangé par son chien, il vivait en solitaire, dans le Bas-du-Fleuve, dans une cabane sans chauffage. Son existence ne tenait qu’à un fil, prêt à se rompre.

 

Il lui restait au moins un ami, chez lequel il s’est réfugié après avoir failli mourir, ce soir-là, dans un banc de neige. Là, il est tombé sur Facebook. Il s’y est inscrit, a retrouvé sa famille, et c’est un peu comme ça qu’il a recommencé à vivre. En revenant dans le monde avec toute la précaution que permettent les réseaux sociaux.

 

C’est le sujet de cette troisième chronique d’été : le perron d’église virtuel.

 

Et le récit de Philippe a la puissance des histoires singulières qui permettent d’éclairer l’ordinaire. Ici : la banalité des réseaux sociaux, qui comptent désormais parmi ces lieux où l’on se retrouve au quotidien et où quelques clics suffisent pour entrer en contact avec presque n’importe qui. Qu’on le veuille ou pas, ils sont des places publiques, désormais parmi les principales plaques tournantes de nos rapports sociaux.

 

J’avais envie de prendre la chose à l’envers. D’aller voir le bon côté des choses. Alors, j’ai envoyé un coup de sonde sur Facebook. Juste histoire de voir ce que les utilisateurs avaient à dire sur leurs rapports aux autres dans le club social du Web. Et de les comparer à ce qu’ils vivent quand tous leurs sens sont mis à profit.

 

J’ai récolté l’histoire de Philippe qui, finalement, s’est servi de Facebook pour demander de l’aide à sa famille. Il s’est désintoxiqué, s’est trouvé du bon boulot. Il a maintenant une famille à lui, une femme et un bébé. Pour les autres cas, presque tous m’ont dit la même chose : que ceux qui maudissent intégralement les réseaux sociaux n’y comprennent rien.

 

Ils prennent le phénomène en bloc. Et ils le vomissent. Parce qu’avalée d’un coup, la chose est évidemment indigeste. C’est juste trop.

 

Miroir où vont les Narcisse pour se noyer, témoins des pires dérives comportementales, les réseaux sociaux sont un peu plus que des miroirs : ce sont des amplificateurs de nos défauts individuels et collectifs.

 

Mais reste que, dans ce monde où les gens traversent la ville, et parfois la vie, avec le visage fermé, sans jamais échanger une politesse à moins d’y être contraints, le réseau social est presque devenu un nécessaire lieu de rencontre. C’est le Cheers du Web. Comme disait la chanson de la télésérie américaine : « where everybody knows your name ».

 

S’y échangent un lot monstrueux de conneries et de trivialités (comme à la taverne), et c’est un endroit assez médiocre pour y tenir des discours politiques ou plus approfondis qui réclament de l’espace et du temps. Et puis, je ne suis pas certain, sauf en quelques rares occasions, qu’on puisse y vivre des sortes d’élans collectifs. Lors de grands mouvements sociaux, comme le printemps érable, Facebook aura surtout servi de grosse lampe dans la nuit. Comme celles qu’utilisent les braconniers. Mais celle-ci servait à débusquer les cons.

 

Un million de choses m’ennuient, moi aussi, dans les réseaux sociaux, comme vous voyez. Reste que c’est là que j’y vois le plus souvent mes amis qui ne vivent pas dans ma ville, ou qui, comme moi, sont accaparés par le travail. Sinon, j’y fixe des rendez-vous, je m’y inscris à des événements, je discute avec des lecteurs, je collige une montagne d’information que je ne verrais pas passer autrement, je rejoins des groupes d’intérêt, comme pour le vélo et l’entraînement. Le virtuel n’a pas remplacé la vie. Il n’est qu’une extension de celle-ci, m’ont presque tous écrit ceux dont j’ai réclamé l’avis.

 

Ce n’est pas un lieu de culte. Sauf peut-être parfois celui de soi, c’est vrai. Mais c’est un lieu de partage… à condition d’avoir quelque chose à y apporter. Pour ça, il faut aller voir ailleurs, parfois réapprendre la solitude. Parce qu’on ne réfléchit pas dans le bruit permanent de l’information. On devient comme ces gens qui parlent à tout le monde, tout le temps, parce qu’ils craignent le silence. Comme s’ils allaient tomber dedans.

 

Pareil avec les réseaux sociaux.

 

Ceux qui passent toute leur vie sur Facebook n’ont pas un problème avec Facebook. Ils ont un problème avec la vie.

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