De religion, de science et de sagesse

Le naturaliste Charles Darwin «n’invoqua jamais l’évolution pour encourager l’athéisme», a écrit Stephen Jay Gould.
Photo: Agence France-Presse Le naturaliste Charles Darwin «n’invoqua jamais l’évolution pour encourager l’athéisme», a écrit Stephen Jay Gould.

J’aime la science et je considère le christianisme, principalement dans sa version catholique, comme un repère éthique et métaphysique important. Je ne vois dans cette position rien de contradictoire. Dans l’ordre du fait, je recours à la science et, dans l’ordre du sens, je me tourne vers les voies religieuse, philosophique, littéraire et artistique.

 

Aussi, je ressens toujours un malaise devant des discours qui opposent radicalement ces deux domaines et les présentent comme deux univers engagés dans une lutte sans merci. Selon une idée très répandue, la foi ne saurait résister aux avancées de la science et chacun devrait donc choisir son camp. Ce n’est pas mon expérience, ainsi que j’ai quelquefois tenté de l’expliquer en ces pages, sans convaincre les esprits antireligieux de la pertinence de mon point de vue.

 

J’accueille donc avec un enthousiasme sans retenue la publication en format de poche de Et Dieu dit : « Que Darwin soit ! », l’admirable essai sur ce sujet du regretté biologiste et paléontologue américain Stephen Jay Gould. D’abord publié en français en 2000, deux ans avant la mort de Gould, ce brillant petit ouvrage plaide pour le principe de NOMA (Non-Overlapping Magisteria, ou non-empiètement des magistères) entre science et religion. Sa lecture devrait faire comprendre à tous que la différence fondamentale entre ces deux domaines n’entraîne pas qu’il faille les considérer comme étant en guerre.

 

Un faux problème

 

Gould, en effet, parle « du prétendu conflit entre science et religion, lequel n’existe que dans l’esprit des gens et dans les pratiques sociales, nullement dans la logique ou la visée propre de ces deux domaines entièrement différents, et aussi essentiels l’un que l’autre ». Il qualifie même, plus loin, ce conflit de « plus grand faux problème de notre temps ».

 

Un magistère, explique-t-il, est un domaine qui a ses règles propres. Ainsi, précise-t-il, « la nasse de la science, son magistère, concerne le domaine empirique : en quoi consiste l’Univers (les faits) et pourquoi il fonctionne ainsi (la théorie). Le magistère de la religion s’attache, lui, aux significations ultimes et aux valeurs morales. » Le principe de NOMA exige donc de reconnaître que « la religion ne peut plus dicter le contenu des conclusions factuelles relevant du magistère de la science » et que cette dernière, même à son mieux, n’induit pas de vérités morales. « Le principe de NOMA, résume Gould, exige la séparation entre la factualité de la Nature et la moralité humaine. » Aussi, pour le biologiste, s’il y a deux camps dans cette affaire, ce ne sont pas ceux de la science et de la religion, mais celui des partisans du NOMA et celui de ceux qui s’y opposent.

 

Pour Stephen Jay Gould, les esprits éclairés, scientifiques ou religieux, respectent le NOMA. Dans des pages captivantes, le biologiste montre, par exemple, que le récit selon lequel Christophe Colomb, pour justifier ses explorations, dut s’opposer à des religieux qui prétendaient que la Terre était plate est un mythe. « Il n’y eut jamais aucune époque d’obscurantisme de la Terre plate, du moins parmi les lettrés », écrit-il. Gould rappelle aussi que, depuis 1950, avec Pie XII, et surtout depuis 1996, avec Jean Paul II, l’Église catholique reconnaît la pertinence scientifique de la théorie de l’évolution. Darwin, de son côté, « n’invoqua jamais l’évolution pour encourager l’athéisme ». Il soutint plutôt que la Nature est amorale et que « nous devons accepter le plus cruel des bains froids : nous immerger dans la Nature et nous rendre compte que, pour les questions morales, ce n’est pas là qu’il fallait chercher ».

 

Le NOMA, précise Gould, est une sorte d’irénisme. Il n’est pas du syncrétisme (une fusion entre science et religion) ou un simple pacte de non-agression fondé sur l’indifférence. Dans le style lyrique qu’il lui arrive d’emprunter - le paléontologue, en effet, est un vulgarisateur de génie, chez qui la rigueur scientifique n’exclut pas l’émotion propre à ce domaine -, l’agnostique Gould résume son credo à cet égard. « Je me sens proche de pratiquement tous les hommes de bonne volonté, dans mon désir de voir deux institutions anciennes et révérées, nos deux “rocs des âges” - la science et la religion -, coexister en paix, chacune travaillant à fabriquer une pièce différente pour le grand manteau multicolore qui exaltera les différences entre nos existences, mais couvrira la nudité humaine d’une cape sans coutures : la sagesse. »

 

Sur ce chemin, ce livre magnifique est le plus beau et le plus indispensable des guides. La mort prématurée, à 60 ans, de son auteur est bien la preuve, s’il en faut, du fait que la nature n’est pas morale.

 

Des bobards scientifiques

 

Si les religions ont eu leurs douteux gourous, les sciences, elles, n’ont pas été épargnées par les charlatans. Dans 500 ans d’impostures scientifiques, Gerald Messadié s’amuse à faire le catalogue des mystifications qui ont entaché l’idéal de rigueur revendiqué par ce domaine.

 

Romancier français connu pour sa relecture gnostique du christianisme (L’homme qui devint Dieu), Messadié est aussi un journaliste scientifique qui fut rédacteur en chef du magazine Science et vie. Considéré par plusieurs comme un olibrius, l’auteur, il faut lui donner ça, a de la culture et n’ennuie jamais.

 

Dans ce riche et dynamique ouvrage, il rappelle que des scientifiques renommés ont défendu bien des âneries (les dangers de la masturbation, la phrénologie, l’eugénisme, le lien entre le sucre et l’hyperactivité), ont rejeté avec hargne des théories valables (la dérive des continents, le peuplement des Amériques par la mer et par le Sud, les dangers des OGM, l’hérédité des caractères acquis), ont plagié et fraudé, le plus souvent par paresse, par entêtement et par idéologie.

 

La science a bien des vertus et est source de progrès. Il ne s’agit donc pas de la dénoncer en bloc, mais de ne pas être dupe de son prestige, qui n’est pas toujours garant de vérité, et de tirer des leçons de l’histoire de ses dérives.

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