Les nouvelles églises (2)

Ils arrivent par dizaines, par centaines. 3585 au total, ce soir. Ils laissent dans leur sillage les odeurs d’intérieur de la voiture, du barbecue, de l’autobus, des cigarettes qu’ils fument en regardant les nouvelles à la télé. Ils portent en eux toutes ces choses qui composent leur quotidien : angoisses, envies, déceptions, joies. Et aussi des questions triviales, par brassées. Demain, c’est seulement les poubelles, ou c’est le recyclage aussi ?

Ils se pressent aux guichets pour acheter leurs billets ou récupérer ceux qu’ils ont réservés en ligne ou au téléphone. Ils pénètrent dans l’enceinte et sont immédiatement assaillis par le bruit des conversations et des cuisines et des vendeurs de cossins. Encore des odeurs : popcorn, barbe à papa, pogos, frites, saucisses, bière, café, nettoyant à planchers. Et les remugles des autres spectateurs, qui s’alignent avec eux aux tourniquets. Ils avancent, les sens à vif, suivant les indications qui les mènent à leur siège.

Des tunnels de béton éclairés aux néons cliniques, ils émergent pour voir les lueurs jaunes du jour qui décline, imprimées dans les nuages cotonneux de l’été. Leurs yeux scannent les alentours. Le vert irréel du gazon, la terre ocre du losange, la blancheur des lignes et des buts. Puis il y a le bourdonnement de la foule, la voix caricaturale de l’annonceur, la musique, l’orgue qui joue les hymnes nationaux…

Peut maintenant commencer le match des Capitales de Québec, au stade municipal du parc Victoria : l’un des plus beaux que j’ai vus. Il n’accueille que quelques milliers de spectateurs, l’équipe locale n’appartient qu’à une ligue mineure dont toutes les équipes, sauf celles de Québec et de Trois-Rivières, proviennent du nord-est des États-Unis. Et pourtant, c’est l’un des rendez-vous sportifs les plus appréciés de la ville.

Les frappeurs y cognent des circuits dans le mur de verdure au fond du champ : une barrière d’arbres dont le feuillage agit comme un écran. Il cache la ville, les rues, les gens. Le stade est au bord de l’autoroute Laurentienne, accoudé au poste de police, juste sous le regard des édifices de la Haute-Ville. Et pourtant, on n’en sent rien quand on s’y trouve. L’écrin de verdure nous emmène ailleurs.

C’est le principe d’un lieu de rassemblement. D’un endroit qui se prête à la célébration du jeu : être en marge du monde. Ignorer pendant un moment que celui-ci poursuit sa course.

Pourquoi le baseball et pas le hockey ? Parce que j’ai le sentiment que les gens vont au hockey pour le jeu, qui fait partie de leur ADN. Au baseball ? C’est moins sûr.

Tenez, moi, le jeu ne m’intéresse pas tant que ça. À ce rayon, je lui préfère de très loin le football, avec lequel il partage cependant sa plus belle qualité : de longues plages d’ennui.

Au baseball, cela donne l’occasion de faire toutes sortes de choses. Et surtout de parler avec ses voisins de siège. J’y ai rencontré toutes sortes de phénomènes, des maniaques de statistiques dont le savoir, parfaitement dérisoire, trace pourtant la frontière qui sépare d’obscurs arrêts-courts du New Jersey du plus complet anonymat. Mais la plupart du temps, le public est composé de monde qui ne vient là que pour se retrouver en groupe, dans le mouvement et le tumulte de la foule.

C’est la deuxième phrase de l’hymne du baseball, d’ailleurs : « Take me out to the ball game. Take me out with the crowd. »

Cette foule où tout est simple. La clameur qui en émane est naturelle (sauf pendant les concours à la con). L’enthousiasme trouve sa source dans un retrait. Mieux : un double jeu. Mieux encore : un coup sûr, un vol de but, un point ! Et tandis que le lanceur adverse tance le coureur au premier but, lançant à répétition la balle au joueur qui garde le coussin, il y a ce flottement. Presque un silence dans la foule qui attend et s’emmerde un peu. Il y aura cent instants comme ça. Et de la bière, et encore des cris, et des concours à la con, et des chansons dont on connaît chaque parole, comme dans une messe à gogo.

Tous ces gens sont venus chercher une sorte de fraternité. Une équipe derrière laquelle se ranger, pour la simple raison qu’elle vient d’ici, et que cela n’est ni bon ni mal. C’est simple. Sans ambiguïté. Le sport est une église sans morale. Le match, un état de grâce. On s’y sauve un peu du monde en criant, en mangeant mal, en buvant. On efface tout le reste, y compris sa conscience, pour un moment.

Gagnant ou perdant, les spectateurs quittent le stade en échangeant avec les autres ce regard entendu qui dit : nous avons eu ce dont nous avions besoin. Du bruit dehors pour faire le silence en dedans.

À voir en vidéo