Louis Cyr, notre contemporain

Il y a deux ans, Paul McCartney avait chanté au stade de Bercy à Paris. Je ne me souviens pas d’en avoir entendu parler. Pas plus qu’en 2009 d’ailleurs. Bien sûr, les rubriques spécialisées et la presse people ont mentionné la chose, mais sans plus. Rien à voir avec les pleines pages que viennent de nous servir une fois de plus les médias québécois. Il y a quelques jours, j’ai eu la désagréable impression de revivre le 400e anniversaire de Québec alors que, pour fêter la fondation de la première ville française d’Amérique, on n’avait pas trouvé mieux que d’inviter un lord britannique à se produire sur les Plaines.

 

Cette avalanche médiatique a quelque chose d’insolite. Le Québec n’est pas le Yukon ni une province du Niger. Les grandes vedettes du show-business anglo-américain sont toute passées chez nous et y repassent régulièrement. Alors, pourquoi cet émoi ? Probablement parce qu’une partie de notre classe médiatique prend le Québec pour le Yukon ou une province du Niger. Comme si le grand homme nous faisait la charité de venir saluer les pauvres provinciaux que nous sommes. Comme s’il fallait le remercier à genoux de s’être abaissé à prononcer trois mots dans la langue des autochtones. Une langue que les lords britanniques ont pourtant toujours parlée couramment.

 

Cet événement participe de l’ambiance actuelle du Québec. Que nous sommes loin, tellement loin, de cette époque où les Dufresne, Vigneault et Charlebois tenaient la dragée haute à tous les McCartney de ce monde ! Comme si nous avions remonté le temps pour nous réveiller à l’époque de… Louis Cyr.


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Ce n’est pas un hasard si le cinéaste Daniel Roby a senti le besoin de faire un film sur ce mythe québécois. Un film plutôt réussi, porté par l’exceptionnel Antoine Bertrand et qui vaut bien le Lincoln empesé et hagiographique que nous avait servi Steven Spielberg.

 

Malgré les apparences, l’époque que nous vivons n’est peut-être pas sans liens avec celle du héros de Saint-Jean-de-Matha. La fin du XIXe siècle fut le moment d’une immense désillusion pour les Canadiens français. L’encre de la Confédération n’était pas sèche que ses signataires reniaient leur parole. L’année où Louis Cyr décrocha le titre de l’homme le plus fort du Canada, le leader des Métis francophones Louis Riel fut pendu à Ottawa. « Il sera pendu, même si tous les chiens du Québec aboient en sa faveur », avait tranché le premier ministre sir John A. MacDonald, ci-devant père de la Confédération. Cinq ans plus tard, à l’ouest de l’Outaouais, les écoles françaises étaient interdites. Durant ces années noires, près de la moitié des Québécois s’exilèrent aux États-Unis.

 

Les peuples humiliés ont toujours eu besoin de héros. Bien avant Maurice Richard, les Canadiens français ont eu Louis Cyr. Avec la chanson, le sport fut un des derniers refuges de la fierté des Canadiens français alors que l’avenir paraissait bouché. La boxe et le jazz jouèrent un rôle semblable pour les Noirs américains.

 

Toutes proportions gardées, l’époque actuelle a quelques points communs avec celle de Louis Cyr. Contrairement à la Constitution de 1867, adoptée de justesse, celle de 1982 nous a été carrément imposée. Elle a notamment permis de décapiter la loi 101. Par voie de conséquence, les deux grands courants politiques qui avaient porté le Québec pendant un demi-siècle se sont effondrés. Le « fédéralisme renouvelé » est mort et enterré alors que la souveraineté a essuyé deux échecs cuisants. Tout cela alors que la mondialisation, si elle n’engendre pas la misère de l’époque de Louis Cyr, fait du Québec une simple feuille au vent.

 

Comment s’étonner que les Québécois aient besoin de se réconforter en renouant avec leurs héros populaires ? Louis Cyr est l’un de ceux-là, même si une partie de nos élites le trouve terriblement folklorique et affreusement ringard. Le peuple, lui, ne s’y trompe pas. Il sent implicitement que nous traversons des temps difficiles et que nous aurions besoin de plus de Louis Cyr. De gens qui, à défaut de remporter la victoire définitive, acceptent au moins de nous défendre.

 

Louis Cyr fut un héros taillé sur mesure pour consoler les Québécois de leurs défaites. Le dédain presque viscéral que certains en éprouvent aujourd’hui surprend. Il illustre le refus d’admettre que nous avons aujourd’hui comme hier le dos au mur et que nous traversons une crise, certes différente, mais peut-être aussi profonde. Il manifeste cette honte ancestrale de venir d’un peuple qui a grandi dans les swamps de Lowell et qui n’a pas toujours twitté sur Internet pour oublier son sort. Dans le film, la détermination de l’homme fort à faire instruire sa fille pour lui éviter de devenir une bête de cirque est d’ailleurs admirable.

 

Dans un registre plus populaire, Louis Cyr rejoint cette nouvelle cinématographie québécoise où l’on trouve des films comme Camion, Laurentie et l’oeuvre de Bernard Émond. Chacun à leur façon, ces cinéastes tentent de mesurer la profondeur de la crise et de renouer avec ce que nous sommes. Malgré leur côté parfois noir et déprimant, ces oeuvres lucides et courageuses sont une véritable promesse.

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