D’autres catastrophes sont prévisibles

On compte 310 000 wagons-citernes en Amérique du Nord. Au Canada et aux États-Unis, les autorités responsables du transport ont refusé d’appliquer la recommandation du Bureau américain visant à renforcer l’armature des vieux wagons à laquelle l’industrie s’opposait.
Photo: David Mercer Associated Press On compte 310 000 wagons-citernes en Amérique du Nord. Au Canada et aux États-Unis, les autorités responsables du transport ont refusé d’appliquer la recommandation du Bureau américain visant à renforcer l’armature des vieux wagons à laquelle l’industrie s’opposait.

Outre les transporteurs et leurs assureurs interpellés par l’événement, le Bureau de la sécurité des transports (BST), la Sûreté du Québec (SQ), le Bureau du coroner du Québec et Transports Canada mènent des enquêtes à Lac-Mégantic. Ces recherches devraient révéler comment la tragédie s’est produite. Mais s’agit-il d’un accident ? Pourquoi une telle catastrophe a-t-elle pu survenir alors que l’industrie ferroviaire et les autorités tenaient pour sécuritaire le transport par rail de produits si dangereux ?

Il faudra des mois avant que les faits soient établis, les causes du déraillement et de la déflagration connues et des mesures préventives implantées. Déjà, il est vrai, le BST a transmis d’urgence à Ottawa quelques recommandations sur la surveillance des trains. De plus, le Canadien Pacifique (CP) a annoncé des « améliorations » à une pratique qu’il trouve pourtant satisfaisante. Or, plusieurs constats plaident plutôt en faveur d’une enquête publique d’envergure.

 

Les enquêtes en cours ne sont guère en mesure, en effet, de faire toute la lumière. La SQ ou le Bureau du coroner n’ont aucune expérience des problèmes du rail. Transports Canada et l’industrie des chemins de fer, qui en savent davantage, sont mal placés pour critiquer leurs propres politiques de sécurité. Quant au BST, qui n’a pas de pouvoir régulateur, la plupart de ses recommandations ont souvent été ignorées par l’industrie et le ministère.

 

Pourtant les menaces à la sécurité ne manquent pas. Des éléments déjà connus - vétusté des équipements, réduction de personnel, manque d’entretien, absence de surveillance, laxisme dans l’application des règles - sont minimisés par les porte-parole du rail. Il n’y a pas lieu, à leur avis, d’y voir la cause d’une catastrophe comme celle de Lac-Mégantic. Or, au contraire, le transport des matières dangereuses, en pleine expansion, pose de nouveaux et de plus sérieux risques pour la sécurité du public.

 

Une liste préliminaire peut en être dressée à partir de récents relevés journalistiques en provenance de sources généralement bien informées.

 

On compte 310 000 wagons-citernes en Amérique du Nord, dont 240 000 (77 %) semblables à ceux de Lac-Mégantic. Aux États-Unis, l’an passé, le Bureau de la sécurité du transport s’est inquiété après un déraillement du CN en Illinois en 2009. En 1992, à Cherry Valley, au Wisconsin, 13 des 15 wagons du CP chargés d’éthanol s’étaient percés en déraillant. L’incendie avait alors tué un automobiliste et blessé neuf autres personnes.

 

Au Canada et aux États-Unis, les autorités responsables du transport ont refusé d’appliquer la recommandation du Bureau américain visant à renforcer l’armature des vieux wagons. L’industrie s’y opposait. Une norme plus sécuritaire n’a été acceptée que pour les wagons neufs. Ottawa l’appliquera l’an prochain. Entre-temps, les vieux wagons, moins coûteux que les neufs, transportent toujours des produits dangereux.

 

Lac-Mégantic n’est pas le seul endroit au pays où un déraillement a répandu des produits dangereux. En 1994, à Lethbridge, en Alberta, un train du CP a déversé 230 000 litres de méthanol près d’un centre commercial. Le BST avait alors noté la vulnérabilité des wagons. D’autres déversements dangereux ont eu lieu, en Ontario, à Cornwall mais aussi à Maxville, paisible communauté de 600 personnes. Au Québec, ce fut le cas à La Tuque, en 1995. Sans alors entraîner d’hécatombe.

 

De pires tragédies pourraient néanmoins survenir alors qu’une Amérique en mal d’autosuffisance mise sur ses propres réserves, y compris de nouveaux gisements comme ceux de Bakken, au Dakota du Nord, qui alimentaient une raffinerie d’Irving au Nouveau-Brunswick. Plus que sur les freins du transporteur, on s’interroge sur ce pétrole « brut » qui n’explose pas, d’ordinaire, mais qui a étonnamment rasé tout un quartier de Lac-Mégantic.

 

Que les wagons de Lac-Mégantic aient explosé à cause d’impuretés dans leur contenu liquide ou pour une autre raison, le débat était déjà engagé depuis mai aux États-Unis sur la qualité du pétrole de Bakken. La compagnie Enbridge refusait de lui donner accès à son pipeline, invoquant la conduite sécuritaire de son propre système ainsi que la santé et la sécurité de ses employés. La régie fédérale lui a reconnu, en juin dernier, le droit d’imposer une limite au sulfure d’hydrogène.

 

Les cargaisons ferroviaires de pétrole brut sont passées de 500 en 2009 à près de 140 000 en 2013. Une telle croissance, surtout avec la reprise économique, va sans doute alourdir le coût des nouveaux équipements et la pression à la baisse sur les règles de sécurité. Vieux wagons et rails délabrés, convois rallongés sur des kilomètres, main-d’oeuvre dépassée ou peu expérimentée, tout sera mobilisé pour ce nouvel eldorado.

 

Les géants du rail restent présents dans l’acheminement des produits dangereux, comme l’attestent leurs déraillements. Ils ne vont pas laisser ce marché à de petites compagnies mal financées et peu influentes. L’un d’eux participait même au transport du pétrole qui a brûlé à Lac-Mégantic. Ce produit fatal avait voyagé jusqu’à Montréal sous l’oeil du CP, qui l’a remis à la Montreal, Maine Atlantic (MMA), laquelle l’aurait livré, au Nouveau-Brunswick, à un transporteur d’Irving.

 

Des compagnies cupides, des gouvernements complaisants, de futurs procès aux coûts faramineux, où donc prendra-t-on les fonds nécessaires à la modernisation de ce parc ferroviaire ? À même une taxe spéciale sur les profits des entreprises pétrolières ? Elles auront tôt fait de refiler la note aux automobilistes. Une taxe à la pompe, alors ? N’y comptez pas trop. Des émeutes pourraient, autant qu’une explosion de wagons-citernes, enflammer des villes.

18 commentaires
  • Josette Allard - Inscrite 22 juillet 2013 07 h 22

    Responsabilité à Ottawa

    Quand ce gouvernement prendra-t'il ses responsabilités? Si la catastrophe de Lac Mégantic ne lui a rien enseigné alors que pensez de nos élus fédéraux. C'est l'été mais il y a ici urgence à agir. La nouvelle ministre des transports se doit d'agir avant l'automne si elle ne veut pas être traitée d'incompétence.

    • Fernand Lachaine - Inscrit 22 juillet 2013 20 h 00

      Même Justin a complètement ignorer la tragédie.
      Dommage et espérons que les gens de Papineau s'en souviendront....

  • Louise Savoie - Abonné 22 juillet 2013 07 h 26

    pas de crise économique au Canada

    Ce n'est pas pour rien que la crise économique qui sévit en Europe a été grandement évitée au Canada. Avec toute la dérèglementation et le favoritisme de notre gouvernement fédéral envers les entreprises, celés-ci n'ont pas trop souffert dernièrement. Les citoyens non plus au chapitre de leurs emplois et de l'économie mais au plan de leur santé, de leur sécurité et de celle de l'environnement, c'est une autre chose.

  • François Dugal - Inscrit 22 juillet 2013 07 h 52

    La responsabilité

    La sécurité dans les transport est la responsabilité de quel gouvernement?

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 juillet 2013 10 h 41

      S'il s'agit des chemins de fer, c'est fédéral.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 24 juillet 2013 15 h 27

      Pour faire toujours plus de profit "Felix qui potuit rerum cognoscere causas"


      Irving oil , pour faire plus de profit, a choisi une entreprise de transport ferroviaire de bas de gamme
      MMA , pour faire plus de profit, a obtenu du PCC une exception d'un seul conducteur [ économie d'environ 300 $ par voyage ]
      MMA , pour faire plus de profit, fait des convois de matières dangereuses de plus de 50 wagons citernes

      On donne même une médaille au PDG de MMA pour avoir proposé et convenus des moyens avec les politiciens décideurs canadians et avoir bien su profiter de ces méthodes pour réussir à faire survivre MMA sans trop investir dans l'avenir
      pour faire plus de profit !

      Le PCC de Harper et sa troupe de dérèglementation sont heureux pour faire plus de profit politique,
      d'avoir réduit les normes et "d'économiser" en remettant aux transporteurs
      la gestion et la surveillance des ses opération et de ses installations et réseaux.

      Dès lors le CN et le CP , des entreprises ferroviaires de classe A, pour faire plus de profit, et de rendements bradent tout ce qui n'est pas trop rentable. laissant les voies et installations en état de décrépitude et se disant que les gouvernements vont contribuer à entretenir et surveiller la robustesse du réseau.

      En conclusion, la recherche de profit optimal de plus en plus sans imputabilité
      est passée avant les principes de sécurité et de bonne gestion responsable !

      Maintenant, j'espère que si IRVING oil veut continuer à passer son sale pétrole en Estrie, va payer la facture pour construire une voie ferrée de contournement dans le secteur industriel de Megantic
      Irving transporte depuis longtemps de É-U aux N-B sans payer de droits de passages au Québec.

      Cependant, la plus coupable des entreprises étant à l’origine même de ce désastre IRVING oil est totalement silencieuse comme si ce n’était pas son sale pétrole qui avait causé cet énorme dégât et de sa course aux profits maximum qui est à l'ori

    • J-Paul Thivierge - Abonné 24 juillet 2013 15 h 29

      Alors, je pense que tous les Québécois qui sont sympathiques et solidaires des citoyens victimes de Mégantic doivent cesser pour longtemps d'acheter du pétrole et autres produits IRVING ...
      Que IRVING va volontairement offrir de payer pour rediriger et construire une voie ferrée en secteur industriel
      que IRVING va penser envoyer quelques M$ de redevances pour aider ceux qui ont tout perdu dans cette négligence criminelle
      (pour avoir fait transiter des produits dangereux par le territoire Québécois sans prudente précaution)
      [ MMA est presque en faillite… s'ils ont des M$ des assurances qu'il paie pour l'enlèvement des voies du secteur résidentiel]
      Pour le moment, faisant le nécessaire au plus pressant pour aider les victimes le gouvernement du Québec paie tout, incluant les M$ pour la SQ et pour les entreprises de pompages et d'excavations, mais je souhaite bien que des factures seront transmises et payées par Transport Canada,, IRVING, MMA et les assurances responsabilité etc.

      http://blogues.lapresse.ca/lagace/2013/07/07/croix

  • Francois Parent - Inscrit 22 juillet 2013 08 h 00

    Est-ce vraiment une catastrophe ?

    Nous sommes un peu tous dupent et consterner par les dégâts environnementaux, mais où est la différence dans la conséquence environnemental ? Ce pétrole était destiné à être brulé par nos automobiles ou transformé en matière plastique cela paraît mieux le monoxyde de carbone est inodore et incolore mais à des conséquences encore plus gravent que de ce que l'on voit au lac Mégantic, car ils se répend à la grandeur de l'atmosphère et personne n'est consterné. Laissons nos bonnes consciences de côté et diminuons notre consommation de pétrole. Le monde et l'environnement s'en portera mieux.

    • Sylvain Auclair - Abonné 22 juillet 2013 10 h 42

      À long terme, ça ne changera rien. Tout le pétrole accessible sera brûlé. Que ça prenne dix, cent ou mille ans ne changera rien à la température finale.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 23 juillet 2013 16 h 28

      Je crois que quand nous parlons de "catastrophe", c'est plutôt en considérant les pertes de vies humaines, et non les pertes financières, environnementales ou autres...

  • Christian Fleitz - Inscrit 22 juillet 2013 08 h 15

    problème de choix

    À qui incombe la sécurité des populations ? Est-ce au gouvernement ou bien aux lobbies dont les activités peuvent être causes de danger pour celles-ci ? Faut-il croire que les compagnies dont la finalité est le plus grand profit par tous les moyens vont appliquer un principe de précaution maximum pour préserver environnement et habitants voisins de leurs activités ? Soyons sérieux et ne tombons pas dans un angélisme béat, néanmoins coupable. Au XXIème siècle est-il acceptable de soumettre les habitants à des dangers prévisibles dus à un manque de précaution évident ?
    Le plus inquiétant, c'est le constat de la collusion pouvoir politique\monde des affaires. Les électeurs ont-ils vraiment voulu mettre au pouvoir des hommes politiques qui méprisent leur sécurité, soit par légèreté, soit par idéologie, soit par ignorance, soit par intérêt personnel, financier ou autre ? Car à l'évidence, c'est bien le constat que l'on peut faire après la catastrophe de Lac Mégantic. Ou bien, les électeurs ont-ils été trompés ?
    Un autre constat inquiétant, les compagnies ferroviaires qui décident de sophistiquer leurs pratiques pour les rendre plus sécuritaires : n'était-ce pas déjà leur préoccupation première ? Le maximum n'était-il pas déjà la règle ? Une fois encore, le pouvoir politique responsable se satisfaisait-il de ce qui serait du laxisme ?
    Enfin, on annonce des délais considérables pour aboutir aux conclusions des enquêtes ? De qui se moque-t-on ? Il est des pays où de tels ''accidents'' sont analysés plus vigoureusement et plus rapidement...
    Une dernière question que l’on peut se poser : puisque politiques comme les opérateurs économiques priorisent à l'évidence le meilleur profit, à quel prix évalue-t-on le scandale que constitue la mort d’une innocente victime ?
    Quoiqu'il en soit, moins de gouvernement responsable équivaut à moins de droits pour les administrés, à moins de démocratie, c'est à dire de pouvoir du peuple.

    • Daniel Bérubé - Inscrit 22 juillet 2013 11 h 49

      ..."à quel prix évalue-t-on le scandale que constitue la mort d’une innocente victime ?"

      En d'autres termes, combien vaut une vie humaine ?

      Impossible à dire dans l'immédiat, ce n'est qu'après avoir évalué son compte de banque, ses actifs de même que ces acquis qu'il sera possible de se prononcer sur la chose...

      La valeur première aujourd'hui étant l'argent, c'est la quantité d'argent accumulé par... "l'innocente victime" qui fera la valeur de sa vie.

      J'ai peur que bientôt, quand un jeune enfant trouvera la mort, certains iront jusqu'à penser: "Au moins, on n'aura pas payé d'études n'ayant servi à rien..."

      Aussi con que celui qui vient de se faire couper le bras gauche s'inquiète pour sa montre qu'il vient de perdre...

    • Christian Fleitz - Inscrit 22 juillet 2013 22 h 05

      pour Daniel Bérubé - le fond de ma pensée est qu'une vie enlevée pour des motifs aussi méprisables que l'enrichissement de quelques uns est inacceptable pour une société moderne et de toutes façons devrait être trop cher pour qui que ce soit. Cela relève non pas de l'accident, mais du meurtre prémédité, par inconscience, immoralité, légèreté. L'activité économique est faite pour servir l'homme et non le détruire par cupidité.