Les nouvelles églises (1)

C’est une série de laquelle j’ai envie depuis longtemps : raconter les endroits et les moments où nous nous rencontrons. Je veux dire : ce qui nous reste pour vibrer ensemble, depuis que les dimanches ne sont plus sacrés et qu’on a fait des condos avec les églises.

C’est aussi une série de chroniques d’été. Parce que l’actualité s’y cloue souvent un soulier au plancher.

 

Ça débute donc dehors. Sur les plaines d’Abraham, par une de ces nuits parfaites où plus rien d’autre n’existe que le présent. Olivier et moi avons un bras levé au ciel, comme des milliers d’autres. Pierre joue de la batterie dans le vide en dodelinant. Je hurle dans les oreilles de Sophie. Partout autour, la bière est éclusée comme si des vies en dépendaient et ça empeste la dope. Les premières notes compactes d’une guitare passée à la distorsion nous font sauter du sol et entonner « Say it ain’t so… ohohoho » : invité par le Festival d’été de Québec, Weezer déverse sur nous sa pop lumineuse, décalée, jouant avec autant de justesse l’ironie et le tragique.

 

C’est aussi un morceau de la trame sonore de nos vies de jeunes adultes. Ce présent dans lequel nous exultons marine donc dans le passé, c’est vrai. Mais le sujet, c’est la grand-messe du rock. Pas ce qu’elle dit de la culture, mais ce qu’elle fait vivre à ceux qui s’y rendent.

 

Pourquoi Weezer ? Parce que c’est là que la magie a le mieux opéré pour moi au festival cette année, avec suffisamment de gens autour. Car il en va du concert rock comme de la messe : la transcendance nécessite quelques conditions préalables, la plupart étant affaire de circonstances. Il faut des dispositions personnelles, comme l’envie de s’abandonner, et au moins une foule compacte, portée par la même ferveur et le même bonheur d’être là. Il faut que cet élan du coeur soit partagé.

 

Le concert rock est un recueillement délirant. Un déchaînement collectif. On en ramène des souvenirs et des acouphènes. Mais surtout, quand le courant passe, comme ce soir-là, un feeling qui s’accroche à soi, comme ces lambeaux de rêves qui nous restent au coin des yeux quand on s’éveille au matin. Une sorte de sensation fantôme, un sourire un peu niais, un phénomène qui annule la gravité et nous porte à quelques centimètres du sol.

 

Ce n’est pas nécessairement une affaire de beauté. Sinon celle du moment. Ce serait d’ailleurs bien mieux si nous ne passions pas tout ce temps béni à y écrire des messages à nos amis ou sur les réseaux sociaux avec nos téléphones. Rien n’est parfait. Et malgré cet ultramoderne paradoxe, le plus beau du concert est qu’il réunit dans un même lieu tous ces gens. Pendant de trop courtes minutes, nous vibrons au rythme d’une même mélancolie, d’une colère commune, d’une envie de tout foutre en l’air aussi bidon que toutes les velléités religieuses, mais qui change du quotidien trop réglé.

 

Dans la nuit chaude de l’été, le concert est un remède à la solitude.

 

Les chansons portent la charge terrible de nos espoirs et de nos déceptions. Il y a dans cette manière de crier des refrains doux-amers un langage commun qui, décrypté, veut dire : je suis en vie, ça ne va pas si mal après tout. Ou à tout le moins, quand j’entends cette musique et que je suis avec vous tous, je suis bien.

 

Le sentiment, pendant un moment, que tout ce qui nous leste n’a plus prise. Que la musique nous a sauvés. Même si on ignore de quoi exactement.

 

Monstres

 

Faisons tout de même un petit saut dans l’actualité, le temps de mettre un peu de sable dans l’engrenage de l’indignation publique à propos de cette photo d’un des présumés terroristes de l’attentat de Boston, Djokhar Tsarnaev, en couverture du magazine Rolling Stone.

 

Je me demande ce qui achale le plus ici… Que le Rolling Stone racole un peu avec cette photo esthétisante ? Allez lire le sous-titre : « Comment un jeune homme populaire promis à un brillant avenir s’est-il tourné vers l’islam radical pour devenir un monstre ? »

 

Voilà effectivement un jeune homme beau, brillant. J’ai lu sexy quelque part. Si vous voulez. C’est de là que vient le trouble, toujours. La difficulté à réconcilier la normalité des gens et la cruauté des crimes qu’ils commettent.

 

Prenez cette scène, décrite par Curzio Malaparte dans Kapputt. On est à une réception chez le bourreau du ghetto de Varsovie. Le nazi en question joue du piano, merveilleusement. Sa femme saisit ses doigts dans les siens et les montre aux convives en disant : regardez, on dirait les mains d’un ange.

 

Les mêmes mains peuvent donc célébrer la beauté et en même temps être couvertes du sang des innocents.

 

La seule question valable, c’est justement celle que pose Rolling Stone : comment cela est-il possible ?

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