Et la colère?

Depuis deux semaines, depuis la nuit du drame qui a fauché cinquante vies, il plane comme une énigme au-dessus du Québec. Une sorte de grande question posée, mais que personne n’ose formuler précisément. Je suis certain pourtant qu’elle est dans toutes les têtes. Du moins, je l’espère.

Depuis deux semaines, cette question me taraude et je ne crois pas avoir passé une seule heure sans y penser. Je me la suis posée dès le début en écoutant, effaré, les tout premiers reportages qui provenaient de Mégantic. Je dis Mégantic comme ont toujours dit ma mère et mon grand-père, qui venaient de Sherbrooke, à quelques dizaines de kilomètres de là.

 

Cette question donc, je me la suis posée encore plus en écoutant les longs et souvent lancinants reportages qui s’égrenaient comme un interminable chapelet. Parfois, dans les meilleurs moments, on aurait dit une sorte de blues lancinant montant du fond des bayous. Cette question, je me la suis posée en entendant ces babillages insipides des éternels psychologues de service servant à meubler le temps d’antenne. Cette question, je me la suis posée au fur et à mesure que s’éternisait la même complainte sans fin.

 

Non, cette question ne veut pas me lâcher, et elle me poursuivra tant que je ne l’aurai pas formulée : comment peut-on subir ainsi l’indicible et exprimer si peu de révolte ?

 

***

 

Je comprends que durant les 48 premières heures, il fallait tout simplement essayer de comprendre, se faire à cette idée que l’horreur était bien de ce monde. Je comprends tout cela. Mais comment, une fois l’horreur découverte, ne pas lancer un immense cri de colère ? C’est ce cri libérateur que j’attends depuis deux semaines et qui ne vient pas.

 

Certes, la première ministre du Québec et la mairesse de Mégantic ont magnifiquement exprimé la compassion et l’esprit de résilience de la population. Plus encore, elles ont symbolisé la noblesse de tout un peuple qui sait résister et se tenir debout.

 

Mais la révolte ?

 

Pourtant, nous avons tous vu la même chose. Nous avons vu l’infâme Ed Burkhardt s’adresser aux colonisés dans la langue de l’empire. L’homme n’a même pas pris la peine de se faire accompagner d’un attaché de presse parlant minimalement le français. Plus tôt, il avait adressé à la population un communiqué dans un baragouin informe, reflet du plus parfait mépris. Nous l’avons tous entendu accabler d’abord les pompiers, puis son propre conducteur de locomotive avant de reconnaître, au bout d’une semaine, « quelques erreurs ».

 

Et pourtant, nous avons vu le ministre fédéral des Transports défendre pied à pied son pré carré en bon petit roi nègre respectueux des compagnies ferroviaires et nous répéter jusqu’à plus soif que l’enquête sera longue. Tellement longue ! Quel contraste avec la bonne volonté manifeste des représentants du Maine et l’efficacité des fonctionnaires québécois.

 

À Brétigny-sur-Orge, après le déraillement d’un train qui a fait six morts, il n’aura fallu que quelques heures pour que le président, le premier ministre et le président de la SNCF arrivent sur place. Quelques jours après le drame, dès qu’on a soupçonné la défaillance d’une éclisse, la SNCF a aussitôt ordonné la vérification de 5000 aiguillages. Même aux États-Unis, le ministère des Transports a indiqué qu’il inspectait le tronçon américain de la voie ferrée utilisée par la MMA et que d’éventuelles anomalies devront être corrigées sur-le-champ, aux frais de la compagnie.

 

Où sont les inspecteurs sur les tronçons canadiens des lignes de la MMA ? Et sur les trains de la Quebec North Shore Labrador Railway qui sont eux aussi opérés par un seul homme ? Il est vrai qu’à Schefferville, il ne reste plus que des Indiens ! Seuls les maires de l’Estrie semblent s’émouvoir et manifester un minimum d’esprit civique. Il aura fallu attendre deux semaines avant que le CN et le CP s’interrogent sur la sécurité de leurs voies. À Ottawa, pourtant l’un des pires élèves des pays de l’OCDE en matière de sécurité ferroviaire, on s’est contenté de vérifier la police d’assurance de la compagnie et de répéter que ce sera long. Tellement long ! C’est cela, vivre dans un pays qui n’en est pas vraiment un.

 

Depuis deux semaines, devant l’incurie d’Ottawa et de la MMA, j’ai attendu une révolte, un cri. Dans n’importe quel autre pays, il y aurait eu des manifestations, des pancartes, des esclandres, des banderoles devant le Parlement. Ici, rien n’est venu. Est-ce à cause de l’été, des vacances, de la chaleur ? Peut-être.

 

« La plainte sans révolte contre le fardeau écrasant du long hiver », écrivait l’auteur de Maria Chapdelaine.

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90 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 19 juillet 2013 05 h 14

    Si ténue parfois la ligne frontalière entre «La colère» et la...

    ...violence. Oui, colère mal contrôlée, mal exprimée peut si facilement se métamorphoser en vengeresse violence. «La colère» qui se veut résultante toute légitime de tristesses, certaines totalement inqualifiables. Tristesses émanant de dévorantes douleurs au coeur même de l'être humain blessé. Oui, Monsieur Rioux, la colère lorsque bien encadrée, bien entourée, bien accompagnée. Elle se doit d'être exprimée. Dans ce cas-ci, assisterions-nous à un désolant et plus «spectacle» où un certain néo-libéralisme demeurerait aussi froid qu'est le «dieu dollar» auquel il a donné son âme ? Je crains que si. Vous citez d'ailleurs vous-même cette scène que vous décrivez où «l'infâme Ed Burkhardt»...
    Comment terminer ce commentaire ?
    Je n'ai point trouvé...je m'arrête ici.
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen - ex-bagnard - conférencier - écrivain publié.
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.
    http://www.unpublic.gastonbourdages.com

    • Sylvain Lévesque - Abonné 19 juillet 2013 07 h 40

      Je crois que le moteur (ou plutôt le frein...) de cette absence de manifestation de colère est la peur. Les Québécois, de toutes époques, ne se sont pas montrés dociles par indifférence ou égocentrisme, mais bien par peur. De s'exposer, de déranger, de provoquer du nouveau ?
      L'avertissement lancé par M. Bourdages est justement de cet ordre. Attention à la colère, elle risque de nous propulser vers la violence... Le même épouvantail qu'on a servi au bon peuple le printemps dernier, et qui a permis de condamner un mouvement éminemment pacifiste et humaniste, sur la base de quelques incidents mineurs. Désolant.
      Il y a des colères légitimes, qui méritent de s'extérioriser. Et oui, extérioriser de la colère, ça fait pas plaisir aux gens envers qui le message est lancé.
      Merci pour votre constat M.Rioux, il est clairement exprimé et très pertinent.

    • Sylvain Auclair - Abonné 19 juillet 2013 10 h 30

      Moi, je crois plutôt que ce frein est la résignation. De toute manière, on sait très bien que le fédéral se fiche complètement des Québécois, puisqu'ils ne votent pas conservateur en assez grand nombre pour que ça en vaille la peine.

  • Josette Allard - Inscrite 19 juillet 2013 06 h 21

    L'indifférence

    Lorsque je suis entré au bureau le lundi suivant cette terrible catastrophe, je m'attendais à ce que les discussions à la pause café soient animées et que l'on parle de Mégantic. Et bien pas du tout. T'as fait quoi en fin de semaine? C'est plate y nous parle de Mégantic à longueur de journée à la télé et autres commentaires de même nature.

    C'est pire que de l'indifférence c'est un manque d'empathie pour les autres. Tant que çà ne nous touche pas personnellement on en a rien à faire. Mais où ensommes-nous rendus si pareille catastrophe ne nous remue pas?

  • André Martin - Inscrit 19 juillet 2013 06 h 21

    Comme d'habitude, un peuple ignoré...

    Sur le plan humain, toutes les réactions d'ordre de la business ou politique hors Québec, ont été nulles (au mieux) ou honteuses (au pire), Seul le Maine, en voisin réel et décent, a eu une réaction humaine digne du bon voisin.

    Harper a eu l'air d'un interprète amateur d'une tragédie grecque montée dans un camp d'été scout, sans budget et déplacée. Le propriétaire de la compagnie de tacots ferroviaires a essayé fort de ressembler au personnage du corporate raider, Geko — du film d'Oliver Stone '' Wall Street'', mais en ne réussissant qu'à n'en garder le côté abject, trop réel, sans le lustre d'Hollywood.

    Une représentation qui n'a pas été à la hauteur des attentes des néo-colonisés Québécois. Comme d'habitude...

  • Guy Vanier - Inscrit 19 juillet 2013 06 h 40

    Roi nègre!

    Ns sommes des colonisés depuis toujours. La majorité de nos dirigent sont des rois nègres. Trudeau et compagnie etc....
    Quelques fois un vraie homme se lève ,genre René Lévesque, mais ça dure pas longtemps! Ils se liguent tous pour le détruire!
    Les jeunes ont essayé de brasser la cage mais la police les a vite assommés pour les faire taire.
    Ils savent ns faire pleurer et donner des sous mais pour le reste, plus ça change plus c'est pareil.
    Je ne crois plus qu'un Québec indépendant serait bien différent.
    Voyez la France et tout les autres pays se mettent à genoux devant les américains dans le cas de Monsieur Edward Snowden, ce jeune homme admirable!
    Notre seul espoir est que les jeunes de tout les pays se lèvent et brassent cette fripouille de politiciens au service des 1% qui nous dirige en en douce.

    • Pierre Vaillancourt - Abonné 19 juillet 2013 11 h 18

      <Je ne crois plus qu'un Québec indépendant serait bien différent.>

      Je ne suis pas d'accord avec vous, monsieur, parce que le jour où le Québec sera enfin indépendant, ce sera parce qu'une coalition de toutes les générations aura réussi à produire une énergie d'une force tellement incroyable qu'elle aura vaincu l'inertie quasi-totale qui nous immobilise depuis deux siècles.

      Une telle énergie ne s'étiolera pas du jour au lendemain.

      Il faut vaincre l'inertie.

    • Céline A. Massicotte - Inscrite 19 juillet 2013 17 h 18

      Je ne suis pas d'accord, grosso modo, avec MM Vanier et Vaillancourt. Mais il faut bien commencer quelque part...

      Votre vision politique, M. Vanier, est assez bizarre: c'est logique puisque d'après vous nous sommes tous des colonisés, mais, que ça vous plaise ou pas, cela inclus ausi René Lévesque, qui avait même peur du mot indépendance, de la loi 101, qui lui a été imposée, et de Pierre Bourgault, qui lui ma foi n'en était pas un. Et puis vous évrivez "la France et tout les autres pays se mettent à genoux devant les américains [SIC] dans le cas de Monsieur Edward Snowden". Mais... les Américains se mettent eux-mêmes à genoux devant Israël, et aussi la Russie et la Chine, ces dictatures. élues ou pas, et ce permanence.

      Et tout à coup, éblouï par "ce jeune homme " (Snowdon), vous virez capot et une autre vérité sort de votre plume "Notre seul espoir est que les jeunes de tout les pays se lèvent et brassent cette fripouille de politiciens au service des 1% [...]",

      Il me semble avoir déjà entendu ça quelque part... Oui j'y suis, le grand soir et les lendemains qui chantent (puis déchantent). Bon, jadis on parlait des travailleurs, mais là ça va être les jeunes. Un vrai scénario de science-fiction de série C.

      M. Vaillancourt, j'espérais plus de réalisme vue votre entrée en matière, mais bon... Ici il ne s'agit pas de jeunesse mais d'une coalition intergénérationnelle, ça ne sent pas la révolution mais...

      Dans un cas comme dans l'autre, cas qui ne sont pas uniques hélas, l'histoire est baffouée ou ignorée, et l'avenir n'est pas du côté du changement, du travail de longue haleine mais du miracle... du rêve. Ouais...

      Est-ce l'"échec" de nos deux référendums? J'y reviendrai peut-être...

  • Michel Bernier - Inscrit 19 juillet 2013 06 h 45

    La révolte


    « La plainte sans révolte contre le fardeau écrasant du long hiver », écrivait l’auteur de Maria Chapdelaine.
    On peut faire l'analogie de la plainte sans révolte au sujet de nos politiciens et hauts gestionnaires qui après s'êtres litéralement remplis les poches en volant leur employeur (nous) ont droit a une prime de départ comme récompense! Le dernier cas: Applebaum. C'est tellement gros et "anormal" et incompréhensible que le sentiment de révolte laisse la place a un autre sentiment, un sentiment d'incapacité, d'acceptation de l'innacceptable, comme un long hiver....Comment se révolter sur quelque chose qui a été duement cautionné soit par des règlement$ ou des contrat$.