À la mairesse de Lac-Mégantic

Madame, vous ne pensiez jamais que votre jolie ville serait connue dans le monde entier. Et pourtant… Je viens de parler à des amies au téléphone, des amies qui, bien que n’ayant jamais mis les pieds au Québec, savaient très bien qui vous étiez, savaient aussi bien que moi l’ampleur du drame qui a frappé votre population et le rôle que vous jouez depuis les tout premiers débuts pour garder votre monde ensemble dans la dignité et l’espoir que la vie pourra reprendre même si les souvenirs, eux, sont là pour rester. Vous êtes devenue, sans le souhaiter, la porteuse de l’avenir de ceux et celles qui vous font confiance. Ça se voit. Ils sont autour de vous, ils vous écoutent. Vous les gardez unis et ils vous traitent avec respect.

Je ne vous ai jamais entendu élever la voix. Vous parlez avec douceur, mais clairement. J’espère qu’un jour, on songera à vous construire un monument pour que tout votre peuple se souvienne que vous n’avez pas quitté le bateau.

 

Chaque fois qu’on annonce une de vos rencontres avec les journalistes, je lève les yeux du formidable livre que je lis en ce moment pour vous écouter. Il faut vraiment que je vous aime beaucoup, car mon livre, dont le titre est Démocratie*, est tellement passionnant que j’ai du mal à le mettre de côté même si j’ai largement dépassé l’heure d’aller dormir. Plus j’avance dans ma lecture, plus je me dis que personne ne devrait avoir le droit de prononcer le mot « démocratie » sans avoir lu ce livre d’abord.

 

Je sais bien que quand l’été arrive, quand les vacances nous font de l’oeil, la plupart des lecteurs ont tendance à choisir un polar ou un bon roman, histoire de se sortir les gros dossiers d’entre les deux oreilles. Et pourtant…

 

Une des premières citations du livre Démocratie est signée Philip Resnick, et j’ai pensé à vous, Madame, et à votre façon de faire de la politique de terrain en ce moment même. Vous allez comprendre pourquoi, car voici ce que dit la citation : « Vous ne pouvez pas faire l’histoire sans la participation directe du peuple et appeler ça Démocratie. »

 

Vous ne l’aviez probablement jamais lue et pourtant, vous la mettez en pratique avec une telle aisance, car quand je vous vois agir, il me semble que c’est la démocratie en action que je regarde.

 

L’auteur de ce livre qui m’empêche de dormir, Francis Dupuis-Déri, n’hésite pas à souligner des mises en garde formulées par de grands noms au sujet de ce mot, «démocratie». Certains ont dit que le mot n’était utilisé que pour séduire les masses, pire encore, que des démagogues promettaient la démocratie pour séduire le peuple et les attirer dans leurs plans criminels. Il cite comme probable une déclaration de J.-J. Rousseau, qui aurait affirmé : « Qu’il n’a jamais existé, et n’existera jamais, de vraie démocratie dans le monde. »

 

Il explique aussi qu’on nous a raconté beaucoup d’histoires autour de la supposée naissance de la démocratie en Grèce… On y a cru, mais tout est loin d’être aussi clair. « Le peuple souverain » aussi a existé davantage dans les beaux discours que dans la réalité. Et puis, la longue lutte des riches pour le pouvoir sous toutes ses formes avec un vocabulaire qui sert à dire aux pauvres qu’une fois élus, les riches ne seront que des délégués portant la parole du peuple là où les décisions se prennent. Avez-vous comme moi l’impression d’avoir entendu tout cela bien souvent déjà?

 

Je sais que vous n’aurez pas le temps de lire Démocratie, mais je vous promets de vous le raconter dès que j’aurai le plaisir de vous rencontrer. Surtout que nous nous dirigeons vers des élections municipales cet automne et une élection fédérale pour laquelle le plus vite sera le mieux. Il faudrait bien que tous les Québécois sachent que le droit de vote n’est pas du tout la garantie d’une démocratie en bonne santé. Pensez seulement à tout ce que l’on a découvert depuis un an environ : la collusion, la corruption, les enveloppes brunes ou blanches, les indemnités de départ, les rouleaux d’argent comptant qui changent de poche… Le ménage n’est pas fini, mais les routes et les ponts non plus. Ce qui fait que les comptes de taxes ne sont jamais en retard. Le bon peuple n’a qu’à payer. Ça tient du miracle. C’est tout ce qu’il reste au peuple souverain : le droit de payer.

 

Madame Marois a bien compris qu’en cas de malheur, comme à Lac-Mégantic, le peuple a le droit de manger, de se loger, de s’habiller. Il a le droit de retrouver sa dignité pour vivre ses multiples deuils. Il a besoin qu’on lui dise qu’on est là et qu’on est solidaires.

 

 

*Démocratie, histoire politique d’un mot, Francis Dupuis-Déri, Montréal, Lux, 2013

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