Une carotte à la fois

Planifiant les récoltes des Jardins de la Grelinette, Maude-Hélène Desroches et Jean-Martin Fortier s’échinent à faire connaître leur modèle de micro-ferme sur un hectare. Les pelleteux de compost ont appris à compter.
Photo: Alex Chabot Planifiant les récoltes des Jardins de la Grelinette, Maude-Hélène Desroches et Jean-Martin Fortier s’échinent à faire connaître leur modèle de micro-ferme sur un hectare. Les pelleteux de compost ont appris à compter.

La grelinette est un instrument aratoire, une longue fourche à plusieurs dents en forme de U, emblème de la petite ferme bio de Jean-Martin Fortier et Maude-Hélène Desroches, deux trentenaires établis à Saint-Armand, en Estrie. C’est ici qu’ils ont pris racine en 2005 après deux ans à se salir les mains au Nouveau-Mexique et avoir vécu deux autres années sous un tipi à Frelighsburg. Ici aussi qu’ils sont devenus convaincus qu’on pouvait vivre d’une microferme alors que se meurt le modèle des petites fermes familiales.

 

Depuis, ils élèvent leurs deux enfants dans un ancien clapier transformé en maison. Ils subsistent grâce à un métier qui ne dépend que des caprices de la météo, en faisant rimer liberté avec fierté, cohérence avec persévérance.

 

Depuis 2005, il en a poussé, de la mauvaise herbe, dans les champs, mais Jean-Martin a réussi à prouver, chiffres à l’appui, que ce modèle d’économie sociale développé autour de l’achat local et la culture biologique faisait ses preuves. Il a même reçu le prix de la Financière agricole du Québec en 2008 - pas exactement des granos - pour leur rendement économique.

 

De plus, forts de leurs études à l’École de l’environnement de l’Université McGill, de leur séjour à Santa Fe et de leur visite de fermes bios à Cuba, Jean-Martin et Maude-Hélène étaient persuadés qu’on pouvait faire fonctionner une ferme sur un seul hectare, sans tracteur, avec le moins de pétrole possible, même sans subventions agricoles.

 

« Si j’avais étudié en agronomie, on m’aurait enseigné que ce modèle n’est pas viable. Ça nous coûte moins de 300 $ de « fioul » par saison pour les travaux de sol de la ferme, m’indique Jean-Martin en montrant le rotoculteur du doigt. Et mon hectare de légumes me rapporte 150 000 $ bruts par année contre 2500 $ l’hectare pour mes voisins qui cultivent le maïs avec leurs gros tracteurs. »

 

On ne s’étonne pas que l’animateur Gérald Fillion l’ait invité à venir partager son modèle d’affaires à (ICI) RDI économie. À force, les pelleteux de compost parviendront peut-être à nous faire revoir les vieux modèles productivistes qui font dérailler les trains d’enfer.

 

Légumes bioniques

 

À la Grelinette, tout se fait à la main, ou presque. La fermette fournit 150 familles en paniers de légumes, du mois de mai à novembre, et deux marchés fermiers, à Saint-Lambert le jeudi et à Lac-Brome le samedi. J’y étais samedi dernier : la cohue devant l’étal chargé de betteraves, de carottes, de bette à carde, de coriandre, de basilic, de tomates, de courgettes en disait long. En écoulant eux-mêmes leur production, les fermiers de famille récupèrent les deux tiers de leurs profits.

 

Ma mère a cultivé un grand jardin durant 25 ans - j’étais responsable des petits pois - mais je n’ai rien vu d’aussi pétant de santé depuis. L’explication est simple : les produits sont bios, moins gorgés d’eau, nourris dans le sol (pas au soluté hydroponique), donc plus goûteux ; ils n’ont pas traversé un continent en camion, donc ils sont plus frais. Oui, ça coûte cher. Cette agriculture sans OGM n’est pas subventionnée. Mais leur mesclun à 4 $ (8 $ la livre) n’est pas déjà pourri dans le sac de plastique ; sa fraîcheur est inimitable et il pollue moins.

 

D’une franchise peu commune, le charismatique Jean-Martin avait été clair avec moi : « Ma blonde n’aime pas les médias ; on ne cherche pas de nouveaux clients, on ne désire pas vendre davantage, mais je veux faire connaître notre modèle et encourager des jeunes qui seraient tentés de faire comme nous. »

 

D’ailleurs, ils le font déjà en semant des vocations. La Grelinette prend sous son aile trois stagiaires par été, non rémunérés, à raison de trois semaines ou plus à la fois. Jean-Martin en a refusé 40 depuis le début de l’été. Ces jeunes dans la vingtaine viennent récolter ici les rudiments d’une culture intensive respectueuse de l’environnement. Chloé veut se lancer dans les fleurs, Alexandre cherche une ferme pas trop chère et Yoan vit son rêve de Parisien dans une cabane au Canada avec une formation en art-thérapie dans son baluchon.

 

Chaque stagiaire est hébergé dans un des petits tipis en bois que Jean-Martin a construits dans la forêt et a aussi accès à une ère commune. Les repas végétariens font partie de ce troc pédagogique. « C’est important pour nous que nos stagiaires soient heureux, bien nourris. Ce qu’ils reçoivent en amour, ils nous le redonnent », avance Jean-Martin. De 8 h à 17 h, on trime dur dans le champ, peu importe la météo. Le dimanche est jour de congé pour tous.

 

Jean-Martin prépare le repas collectif du midi devant moi avec l’assurance d’un chef : omelette aux courgettes, tomates-cerises sautées à l’huile d’olive, concombres crus, mesclun, brocoli vapeur. « Mon idole, c’est Josée Di Stasio. Elle a compris que le succès d’un plat tient à la qualité des ingrédients. »

 

Semer des graines

 

Pour couronner le tout, l’homme qui plantait des légumes a publié un livre l’automne dernier : Le jardinier-maraîcher. Un franc succès : plus de 12 000 exemplaires vendus, distribué à la FNAC à Paris. Car cet humble jardinier-maraîcher s’est baladé dans l’Hexagone comme conférencier en mars dernier pour démontrer aux cousins paysans que son modèle à petite échelle fonctionne et qu’on peut en vivre très bien.

 

Son livre explique tout dans le moindre détail ; un véritable manuel du débutant avec illustrations de racines de mauvaises herbes et budget de départ, d’une transparence que souligne avec à-propos l’éco-sociologue Laure Waridel dans sa préface. Nous sommes loin des Monsanto de ce monde, dans une philosophie inverse. « Si j’avais écrit ce livre il y a dix ans, ça n’aurait pas fonctionné, croit l’auteur. Les marchés fermiers n’existaient pas, les paniers étaient peu connus. Les gens sont prêts ! » Et le jardinage a le vent dans les voiles, même à la ville.

 

De fait, Jean-Martin nous explique noir sur blanc que les consommateurs de bio sont prêts à débourser deux fois plus pour une botte de carottes avec leurs fanes (qu’ils jetteront) que pour les mêmes carottes en sac. En marketing, on a compris depuis longtemps que l’authenticité s’avérait rentable. Jean-Martin et sa blonde, eux, n’ont eu qu’à se respecter eux-mêmes pour parvenir à leurs fins. Y’a du monde de même.

 
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Noté que Jean-Martin Fortier donnait des formations de maraîchage en petites surfaces à Montréal et à Québec en novembre prochain et que les grelinettes étaient désormais disponibles au Canada.

Vidéo de la conférence de Jean-Martin à Paris en mars dernier

 

Feuilleté Barbecue végétarien écrit par le king du barbecue, Steven Raichlen (éditions de l’Homme). Les livres végés qui associent la cuisson sur flamme nue et légumes n’abondent pas. En voici un qui s’adresse aux débutants et permet de profiter autant du maïs, des tomates, des aubergines et des poivrons que du tofu. Le livre n’est pas séduisant graphiquement ; l’approche se veut technique et on nous guide pas à pas. Fenouil à la sauce au miel et xérès, tomates grillées à la sauge et ail, tofu teriyaki à la tangerine, pizzas et sandwiches grillés, sauce barbecue hoisin, sels à frotter, salsas, beurres, tout y est pour tirer parti de l’abondance.

 

Craqué devant Petit clown, l’arbre de Jacques Duquennoy (l’auteur des Camille, la girafe, Albin Michel jeunesse). Petit clown plante une graine qui devient un arbre et, sur chacune des branches, une surprise. Un livre qui rend hommage à la nature. Les pages sont plastifiées, résistantes à la terre et à l’eau. Pour les 3 ans et plus.

 

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JOBLOG

 

Tempête de laine

C’est tout près, de l’autre côté du mamelon du Pinacle, à la croisée de la route 139 et de la rue des Églises, à Abercorn, le village de mon enfance. Ça vaut le détour, ce projet de tricot-graffiti, l’ancienne école du village revêtue de laine crochetée. Vous pouvez admirer l’extérieur ou profiter de l’ouverture, les samedis et dimanche de 13 h à 17 h, pour visiter les travaux d’aiguille des tricoteuses du village qui ont participé à ce projet de récupération. Les 33 tableaux assemblés de cette installation au charme bucolique émerveillent. Jusqu’au 2 septembre. Passez ensuite à la boulangerie du village faire le plein ! 

 



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