C’est du sport! - Le sens du spectacle

Le scénario était franchement parfait. (Et non, il ne s’agissait pas de l’intellectuel qui, présent dans les gradins du Citi Field de New York à l’occasion du match des étoiles du baseball majeur mardi soir, avait twitté une quinzaine de minutes avant la rencontre que, si son message était retwitté 1000 fois, il allait partir à courir sur le terrain. Évidemment, l’humanité étant en perpétuelle quête de sensations fortes et les réseaux sociaux constituant une voie royale pour en obtenir par procuration, le millier de retwits n’a pas tardé à être atteint et Dylan McCue-Masone a dû s’exécuter. Même si sa propre maman l’avait prévenu par texto quelques minutes auparavant : « Je ne blague pas, je ne veux pas que tu te fasses mal. Dylan, ce n’est pas drôle, c’est sérieux, tu pourrais te faire arrêter et pire encore, ne sois pas ridicule. »

Le jeune homme s’est donc élancé depuis le champ gauche en se promettant de se rendre jusqu’au deuxième coussin. Il y est parvenu, mais il a très tôt payé le prix de son escapade sous la forme d’un solide plaquage de la part d’un gardien de sécurité dont un témoin a raconté qu’« il a plaqué comme un gars qui rêvait de plaquer depuis longtemps». Et le contrevenant a du coup hérité d’un qualificatif tout à fait approprié, charmant mot-valise : « twidiot ».)

 

Non, en fait de dénouement à vous flanquer un certain branle-bas dans la région, il s’agissait plutôt de Mariano Rivera. Le releveur d’élite des damnés Yankees de New York, 43 ans, 19e saison sous la grande tente, 638 sauvetages en carrière, le meilleur de sa profession de tous les temps. Rivera qui a annoncé sa retraite à la fin de la présente saison, et on se demande bien pourquoi d’ailleurs puisqu’il fait encore partie de l’élite, et même de l’élite de l’élite.

 

Pour ce dernier match des étoiles de la légende panaméenne, le gérant de la Ligue américaine Jim Leyland devait faire preuve d’ingéniosité afin d’assurer une sortie grandiose. Certes, les circonstances devaient se montrer favorables, mais si c’était le cas, il lui faudrait lui-même faire preuve de créativité.

 

Les circonstances favorables y étaient. En milieu de 8e manche, alors que Neil Diamond interprétait Sweet Caroline pour la millionième fois, l’Américaine menait 3-0. En temps normal, Leyland aurait gardé Rivera pour lancer la 9e, sa spécialité. Mais il y avait un risque à cette possibilité : que la Ligue nationale prenne les devants en fin de 8e et qu’il n’y ait pas de fin de 9e du tout.

 

Leyland aurait aussi pu se dire que, si la LN montrait les dents en fin de 8e, il pourrait toujours envoyer Rivera dans la mêlée à ce moment. Mais cela aurait contrecarré son plan principal : il tenait à tout prix à ce que, lorsque le releveur mettrait les pieds sur le terrain, il y soit seul. Pour que l’accueil délirant et l’ovation qui allaient inévitablement survenir soient entièrement pour lui.

 

Rivera a donc été appelé pour commencer la fin de la 8e. Il a quitté l’enclos derrière la clôture du champ extérieur et trotté jusqu’au monticule alors que retentissaient les mesures de la toune qui accompagne chacune de ses sorties, Enter Sandman de Metallica. « Exit light, Enter night. » Quand Mariano Rivera vient lancer contre vous, vous sortez de la lumière et vous devez vous élancer dans les ténèbres.

 

Devant les abris des deux équipes, les joueurs et les instructeurs, debout, ont longuement applaudi. Un gros plan sur Rivera a permis d’établir sans l’ombre d’un doute moyennement raisonnable qu’il avait le motton. Ce n’est que plus tard que les porte-couleurs de la Ligue américaine se sont déployés en défensive, après que Leyland leur eut crié : « O.K. les gars, il est bon. Mais il a besoin de coéquipiers sur le terrain ! »

 

Rivera a fait 1-2-3 sur deux roulants et une flèche, et puis voilà. À la fin, question d’en beurrer encore un peu plus épais, on lui a décerné le titre de joueur par excellence du match, ce qui était un peu douteux, mais allez donc cracher dans la soupe quand tout le monde est affamé.

 

Après la joute, Leyland, un vieux loup qui a tout vu et tout entendu, a déclaré qu’il cherchait avant tout à « sortir vivant d’ici » en ne bousillant pas la sortie de scène de Rivera. « C’est probablement le match le plus difficile à gérer de toute ma carrière, a-t-il dit. Vous essayez de gagner la partie, mais vous savez en même temps que vous devez donner un bon spectacle. Maintenant, ni le commissaire ni personne d’autre ne peut me reprocher quoi que ce soit. Nous avons donné un maudit bon spectacle, non ? »

 

Le match des étoiles est fréquemment critiqué, il ne sert à rien, on tente de manière ridicule de lui conférer un enjeu en accordant au représentant de la ligue gagnante l’avantage du terrain en Série mondiale, les joueurs qui y mettent toute la gomme sont fous parce qu’ils risquent de se blesser, les joueurs qui n’y vont pas à 100 % se moquent du public, mais le match demeure quand même l’occasion de grands moments. Et si Jim Leyland vous dit que vous avez eu un maudit bon spectacle, lui qui a tout vu, c’est que ça doit être vrai.

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