En aparté - Politique du feu

On comprend de mieux en mieux que, si ce n’est pas l’État qui voit à réglementer le prix des livres au bénéfice de tous, d’autres s’en chargent à sa place et de façon beaucoup moins prévenante pour les lecteurs.

Il pleut assez d’exemples de cela pour que le gouvernement cesse de se comporter en lavette dans ce dossier comme il le fait depuis trente ans. En voici tout de même deux nouveaux.

D’abord, le cas Amazon. Le New York Times rapporte, dans son édition du 5 juillet, que le géant Amazon profite désormais de sa suprématie pour faire valser les prix à sa guise. D’une part, il continue d’offrir des titres populaires en deçà du coût réel, ce qui scie les jambes à la librairie ayant pignon sur rue. D’autre part, il vend les ouvrages littéraires, scolaires et ceux des petites maisons d’édition à des prix de plus en plus élevés. Le New York Times observe à cet égard des variations de prix étonnantes enregistrées au cours des derniers mois.

Alors que Borders est mort, que Barnes & Nobles se trouve en difficulté et que la santé des librairies indépendantes apparaît très diminuée, ce loup aux dents longues qu’est Amazon règne de plus en plus seul dans la bergerie des lecteurs. Et à mesure qu’Amazon avale ses concurrents, il peut mieux imposer sa propre loi et imposer des prix à sa guise. C’est ce qu’il a justement commencé à faire, laisse entendre le New York Times.

Une autre histoire de même farine ? Apple a été reconnu coupable d’avoir participé à une entente illégale avec de grands éditeurs américains. Son objectif était de souffler les prix des livres électroniques. Cette collusion s’était mise en place en 2010, au moment où Apple faisait la promotion du nouvel iPad.

Le gouvernement américain a accusé Apple d’avoir orchestré une entente entre les éditeurs pour profiter d’une augmentation du prix des livres électroniques. Les prix des livres numériques étaient en quelque sorte déjà fixés par Amazon à 9,99 $, du moins pour des nouveautés à succès. Grâce à la collusion mise en place par Apple, les éditeurs ont pu, en plus, faire augmenter les prix chez Amazon à 12,99$, voire 14,99$.

Le verdict rendu ces derniers jours par la juge new-yorkaise est on ne peut plus clair : « les plaignants ont montré qu’Apple avait conspiré pour relever le prix de détail des livres électroniques ».
 
Que fait Apple devant ce constat ?
 
Non, Apple ne présente pas ses excuses aux lecteurs. La tête haute, Apple annonce plutôt qu’il va faire appel de ce jugement… Tout va bien, Madame la Marquise ! Inutile d’instaurer une politique des prix sur le livre puisque la merveilleuse main invisible du marché veille déjà à vous étrangler tandis que vous dormez.

Depuis les trois dernières années, les ventes globales de livres baissent au Québec. Un rapport de l’institut de la statistique publié cette semaine le confirme. La librairie perd du terrain au profit des grandes surfaces et des marchands de l’éther du Net.
 
Voyez-vous un peu le paysage qui se dessine ? À moins qu’on veille à encadrer ceux qui veulent faire de la culture une simple vache à lait, tout ça va continuer de s’effondrer de plus belle au profit de quelques bêtes de commerce à l’appétit plus grand que la panse.
 
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Dans L’incendie, le meilleur livre paru sur l’effet des bombardements des populations civiles, Jörg Friedrich raconte comment, lors d’une explosion, l’eau prend feu, l’asphalte se liquéfie, l’air devient irrespirable. Comment aussi les gens hurlent, à quel point la chaleur embrase tout, à commencer par les vêtements.

Il parle du chaos créé par ces explosions. Des flammes qui jaillissent et qui dansent ensemble, jusqu’à unir leurs bouches en se rejoignant dans une immense orgie macabre.
 
Il parle de ceux qui courent sous des poutres de métal tordues parce qu’ils se croient toujours vivants bien que plongés dans une mer ondoyante de feu.

C’est aux pages de ce livre admirable de Jörg Friedrich que je pensais en écoutant plusieurs témoignages des survivants de la catastrophe de Mégantic.

Mégantic, ce n’est pas très loin de mon village natal. J’y suis beaucoup allé, notamment à vélo. Me suis entraîné dans les environs. J’ai roulé sur les petits chemins près de Piopolis. J’ai souffert dans la grande côte de Notre-Dame-des-Bois, avant-goût de celle du mont Mégantic. Mes os de la main gauche gardent une mémoire sourde de la voie ferrée de Mégantic, où j’étais tombé avec d’autres au beau milieu d’un peloton. L’été dernier, j’y étais encore pour voir les compétitions des championnats canadiens, là même où tout a sombré tandis que le ciel reflétait l’illumination du feu à des kilomètres à la ronde.

Mégantic, c’est chez moi. Mais ce chez-moi aurait pu se trouver n’importe où.
L’apocalypse ? L’enfer ? Non. Rien qu’un résultat très partiel de la politique énergétique à long terme conduite par les nôtres.
 
Bien sûr, l’enquête finira par nous dire qu’untel et tel autre ont failli à la tâche. Ce sera bien commode pour s’éviter de considérer encore un peu plus longtemps les causes structurelles qui mènent une société à se vautrer ainsi dans le pétrole sans jamais vouloir prendre la mesure exacte des conséquences directes de ce choix.

En attendant, tout file comme sur des rails. Les destins individuels passionnent autant que jamais : on décortique le destin tragique de chacune des victimes. Et on se dit, sans réfléchir davantage, qu’un pipeline serait tellement supérieur au train. En somme, la marche des petites affaires quotidiennes continue.

De leur côté, les éditeurs se sont empressés d’organiser l’envoi de livres à Mégantic. Un nombre impressionnant d’écrivains ont voulu faire de même et offrir, malgré l’avis défavorable de l’Union des écrivains, des livres dédicacés.

Envoyer des livres à Mégantic, est-ce bien ce qui presse le plus ? Peu importe : en route !
 
Il vaudrait certainement la peine, chemin faisant, de faire quelques arrêts du côté de Cookshire, de La Patrie, de Bury, de Scotstown, de Woburn ainsi que dans les autres patelins du coin. On pourrait y constater l’état général des petites bibliothèques publiques locales, quand il s’en trouve. Certes, le feu n’est pas en cause comme à Mégantic pour expliquer l’état misérable de ces bibliothèques. Il n’en reste pas moins vrai que les paysages ravagés ne s’arrêtent pas aux images cadrées que veut bien nous montrer la télévision en ces jours tristes.
 
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Un monsieur me raccroche le téléphone au nez. Il s’occupe de Louis Hémon, cet écrivain très injustement réduit à son roman Maria Chapdelaine. Hémon est mort il y a cent ans, heurté par un train dans des circonstances restées nébuleuses. Voici que le gouvernement du Québec, par la voix de son ministre de la Culture, vient de désigner «Louis Hémon en tant que personnage historique». La belle affaire ! « Mais monsieur, fallait-il attendre que le gouvernement nous dise ce que tous les livres savent déjà ? » La clarté mobile de l’histoire apparaît parfois bien en retard à certains. Mais faut-il toujours les grands feux tragiques de la mort pour espérer que tous y voient enfin plus clair sur notre destin ?

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