Une bonne 啤酒 froide avec ça?

Le Hill Farmstead Brewery, où les visiteurs viennent d’aussi loin que de Boston et de New York pour communier à la célèbre boisson païenne.
Photo: Jean Aubry Le Hill Farmstead Brewery, où les visiteurs viennent d’aussi loin que de Boston et de New York pour communier à la célèbre boisson païenne.

Je me retrouvais par hasard dans le Vermont en début de semaine. Pas très loin de l’Interstate 91, au 403 Hill Road à Greensboro Bend pour être pile poil. Dans un no man’s land particulièrement dépourvu du moindre petit bonhomme à l’horizon. Route, déroute et route puis, sur la droite, un bâtiment ressemblant à une grange. Devant, une large porte et un chapelet sinueux de badauds oisifs soudés autour d’un thème universel : la bière ! Avec 91 °F au compteur (nous sommes aux zétas), la transpiration est déjà palpable sur la paroi lisse des bouteilles dégorgeant déjà du surplus malté et houblonné de la tireuse qui en bave un coup solide. Il est 10 heures et l’attente pour espérer voir la tireuse à l’oeuvre est de… 1 heure 50 minutes. Bienvenue à la Hill Farmstead Brewery !


Plus qu’une secte sur place, une religion qui se boit. Certains, comme mes voisins, venaient d’aussi loin que de Boston et de New York pour communier à la célèbre boisson païenne. Bière, cerveza, cerveja, flacatoune, birra, bîre, sör, пиво, øl, בירהet, bien sûr, 啤酒, car les Chinois en boivent aussi, nothing is as good as a cold beer quand la fios, pardon, la soif fait mouche. À regarder tous ces buvants et communiants faisant des provisions comme si la Fin du monde d’Unibroue avait sonné, je me disais qu’il y avait là un mouvement hipster d’importance, que dire, majeur dans le monde de la bière. L’équivalent, en somme, des buveurs de pinards qui ne jurent que par le vin dit « nature ». Nous sommes loin de la « grosse Mol tablette » qui faisait des langues dans le vinaigre une gastronomie de choix !


Du biberon au houblon


La bière est en quelque sorte un whisky qui n’a pas eu de chance. Pourquoi ? Parce qu’il n’a jamais été distillé. D’où les sensibles affinités qu’ils entretiennent l’un avec l’autre. D’abord de l’eau, la meilleure qui soit, du malt ensuite (de l’orge germé), des levures et du houblon, ce fameux Humulus lupulus déjà connu par l’abbesse sainte Hildegarde au XIIe siècle, qui l’utilisait sans se douter qu’il était diurétique, tonique, narcotique, apéritif et anaphrodisiaque, entre autres. Rien que ça. Après, chacun peaufine sa recette. Le type de fermentation, basse (lagers), haute (ales) ou spontanée, détermine leurs styles respectifs.


La vogue des microbrasseries ne s’essouffle pas, au contraire. Dégustée au fameux Prohibition Pig à Waterbury, avant de remonter vers la Hill Farmstead Brewery plus au nord, je me suis tapé la cloche avec une gamme de haute voltige, toutes made in USA. Parmi celles-ci notons la Zero Gravity Keeper, la Jack’s Abby Hoponius Union IPL, la Main Beer Co. Peeper Ale, l’Alchemist Heady Topper, l’Allagash Victor 2012 (avec cabernet franc !) et cette topissime Hill Farmstead Society Solitude #5 qui nous ramène au début de notre histoire. Une double IPA (India Pale Ale) titrant plus de 8 % alc./vol., à la robe jaune soutenue, aux arômes et saveurs amples d’agrumes, mais surtout de houblon (de Nouvelle-Zélande) au goût de chanvre prononcé qui prolonge intensément la finale comme une queue de comète qui ne veut pas s’éteindre. J’en ferais mon biberon quotidien ! (5) 10 $US - 750 ml - ★★★★1/2


J’aurais aimé vous dire que c’est la meilleure bière dégustée à ce jour, mais ce serait vous mentir. Non, comme le prétendent certains, ce n’est pas la meilleure bière au monde ! D’ailleurs, nous ne sommes pas en reste ici même, au Québec. Non Monsieur. Les microbrasseries poussent chez nous comme le houblon vrille, s’entortille et s’enroule jusqu’à plus soif. Elles sont partout : Bas-du-Fleuve, Côte-Nord, Estrie, Laurentides, Lanaudière, Québec, Trois-Rivières, Chambly ou encore Montréal. L’expertise développée par des brasseurs de talent n’a rien à envier à nos voisins étasuniens ou européens. Un chapitre dans le Guide Aubry y est consacré depuis deux ans maintenant, mais j’avoue que je suis encore bien loin du compte.


Pour tout vous dire, j’aime l’irrésistible et prégnante flaveur du houblon, sans pourtant être fin connaisseur en ce qui a trait aux nombreuses variétés utilisées aujourd’hui pour stabiliser mais surtout aromatiser les moûts. Les notes végétales et florales traduisent une gamme d’amers dont la bière tire une expression à la fois de grande fraîcheur, avec des fins de bouche longues et bien nettes. En voici quelques-unes, triées sur le mollet, en vente dans les marchés publics comme dans les meilleurs dépanneurs.


La Païenne, Brasserie Dieu du Ciel (2,85 $) : une ale pâle, légère, vibrante et désaltérante, brassée à Saint-Jérôme comme à Montréal, au profil tonique, se resserrant doucement sur une délicieuse mais persistante amertume houblonnée en finale. Pas mal du tout sur un BLT mayonnaise. (5) ★★★


St-Ambroise India Pale Ale, McAuslan, Montréal (2,35 $ - 341 ml) : déjà plus foncée, avec des arômes soutenus et tranchés, maltés, grillés, mais surtout houblonnés. La vigueur fait ici contrepoids à la puissance qui enrobe, mais peine à se fondre dans un moelleux d’ensemble. La finale est homogène, épicée, vivace à souhait. Les côtes levées peuvent déjà prétendre prendre part au festin. (5) ★★★1/2


Flacatoune, bière blonde intelligente, Microbrasserie Charlevoix (4,79 $ - 500 ml) : si la Dominus vobiscum de cette superbe microbrasserie se range à mon sens, sur le plan de la qualité, parmi les meilleurs brassins de la Hill Farmstead Brewery, cette blonde pétillante aux hanches rondes et voluptueuses sait vous interpeller avec un sans-gêne ahurissant. Forte et impérieuse, rien ne lui résiste, alliant un fruité généreux à une trame houblonnée d’une étonnante finesse. Tombez-lui dans les bras ! (5) ★★★★


Bière Hopweizen, Brasseurs illimités, Saint-Eustache (9,49 $ - 750 ml) : la robe soleil couchant à peine voilée invite sur un nez et une bouche hop la vie ! mais surtout hop houblon ! Bière de caractère, tonique, verticale même, avec ce profil épuré, d’une saisissante amertume. Du corps, de la puissance, oui, mais sans en avoir l’air. Pas mal sur les caris légers. (5) ★★★1/2


 

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2013 « Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $».

1 commentaire
  • robert morissette - Inscrit 12 juillet 2013 16 h 46

    Gaspésie, la grande oubliée

    M. Aubry, vous dites que les microbrasseries poussent chez nous comme le houblon vrille. Je suis étonné que dans votre énumération des régions où on peut trouver ces haut lieux de frabrication artisanale, vous n'ayez pas mentionné la Gaspésie et les Îles de la Madeleine.

    Par exemple, je suis passé par Carleton l'été dernier et j'ai découvert La Microbrasserie Le Naufrageur. J'y ai dégusté 5 sortes de bières tout à fait excellentes. J'ai goûté à cet endroit une stout meilleure que la Guinness! Cré-moé, cré-moé pas!

    Aux Îles, je suis allé à l'Étang du Nord pour lever le coude À l'Abri de la Tempête. Pas piqué des verres non plus...