Les fées de la forêt

Les fées ont les bras ouverts à toute heure sur les rives du lac Minogami. Isabelle Renaud, Édith Beaudoin et Julie Morisset assurent la garde bénévolement et font office de présence maternelle.
Photo: Josée Blanchette Les fées ont les bras ouverts à toute heure sur les rives du lac Minogami. Isabelle Renaud, Édith Beaudoin et Julie Morisset assurent la garde bénévolement et font office de présence maternelle.

Saint-Gérard-des-Laurentides — Conquérir la liberté ne se fait pas sans heurts. C’est un après-midi plutôt tranquille à l’infirmerie du camp Minogami : une entorse, un caillou incrusté dans le talon, une arcade sourcilière fendue, un ongle arraché, un autre incarné, quelques pleurs vite calmés, beaucoup de glace, des caresses dans le dos, de la « narcose verbale », des béquilles et du Tylenol. Sans oublier le genius loci, l’esprit du lieu, le sofa magique, comme un gros sac sur lequel les uns et les autres s’affaissent et se lovent, pansent leurs plaies en se faisant distraire par un comité de jeunes moniteurs promis à un avenir d’humoristes.


La docteure Julie Morisset, spécialiste en urologie, et ses deux assistantes, Édith Beaudoin et Isabelle Renaud, inhalothérapeute et infirmière, en ont vu d’autres : elles ont chacune quatre enfants. À trois, elles en traitent une douzaine tous les jours. La Dre Morisset, fille et petite-fille de médecin, a déjà procédé à une chirurgie du pénis sur une table de cuisine ; il en faudrait davantage pour la mettre aux abois : « On voit de tout ici… sauf une fille en contractions ! »


Leur infirmerie aux murs blancs est un véritable petit dispensaire de brousse. Un modèle du genre. Et d’un genre plutôt rare. Tous les « employés » qui s’y succèdent au fil de l’été, du neurochirurgien à l’infirmière, font du troc avec le camp de vacances. L’affection et les câlins sont bénévoles ; l’expertise aussi.


Depuis dix ans, la docteure supervise le tout et demeure en contact permanent avec son équipe, même par téléphone satellite, pour assurer la sécurité des « nomades » qui partent un mois en expédition et à qui tout peut arriver. Y compris être coincés par des incendies de forêt sur la rivière Broaback, dans le nord du Québec.


Parfois, Julie Morisset demande à son infirmière de texter une réponse de la salle d’opération de l’hôpital de Trois-Rivières, où elle opère, ou de soigner en 2.0, avec photo d’un oeil rouge sur son iPhone. Pas étonnant que la Faculté de médecine de l’Université de Montréal lui ait remis son prix pour l’engagement social à la fin de l’année dernière. Le mot « vacances » rime avec « camp de vacances » pour cette femme complètement dédiée à la cause minogamienne et dont le conjoint est un restaurateur devenu « père au foyer ». Derrière toute grande femme, y’a parfois un homme.


Julie et Isabelle sont également deux anciennes campeuses de Mino et tiennent à ce que leur marmaille profite de cette expérience de « vie sauvage » fondée sur l’entraide et la débrouillardise : « Ici, ils ont le droit d’être. Le droit de remettre le même short pendant deux semaines. Ça fait du bien aux garçons de lâcher le wifi et aux filles, leur fer à friser. Les enfants sont souvent surprotégés ; on les dorlote, on les couve. À Mino, ils découvrent leurs forces et le sens de l’effort. S’ils sont moumounes… ils changent ! »

 

Bouillon de poulet pour l’âme


Le camp Minogami, installé aux abords du lac éponyme et du parc de la Mauricie, peut se vanter d’abriter la clinique la plus efficace des environs. Zéro attente, sauf, peut-être, à l’heure des médicaments. Deux ou trois fois par jour, les jeunes se pointent pour venir cueillir leur dose. « Fin des années 1990-2000, c’était la mode du Ritalin. Là, tout le monde est parti sur les antihistaminiques, comme le Benadryl », confie Isabelle, l’infirmière, qui constate que notre tolérance aux bobos diminue énormément et que la médication augmente sans cesse, tout comme les allergies. « On vit moins bien avec les difficultés et les différences. L’autre jour, j’en ai eu un qui est venu me voir parce que son nez coulait un peu. Je lui ai suggéré d’essayer de se moucher ! Ils sont pressés de tout régler. Comme nous… »


La fin de semaine dernière, la doc Morisset veillait au bien-être de ses 240 campeurs et 200 moniteurs et employés, auxquels s’ajoutent 100 campeurs nomades en excursion longue durée, équipés de trousses médicales complètes, qui doivent se rapporter toutes les 48 heures. Ils touchent de l’épinette, aucun accident n’est survenu en cinquante ans.


« Même les pastilles pour la gorge ont mauvais goût dans la trousse. Pour éviter qu’ils les mangent… », s’amuse la Dre Morisset. « Autrefois, ils partaient en expé avec des plasters et deux aspirines. On nettoyait les plaies avec l’eau des rivières. Tout était devenu obsolète. J’ai revu les protocoles d’intervention, recomposé les trousses. Au fond, c’est très égoïste, j’ai fait tout ça pour me rassurer, moi, comme parent. J’avais un regard médical sur la façon de procéder. »


Une grosse famille


« Lorsqu’ils reviennent d’expé, ils sont magnifiques, rayonnants. Et puis, ils apprennent à relativiser. Comme nous, à l’infirmerie - pas de labo, pas de radiographies -, ils sortent de leur zone de confort. Nous devons tous compter les uns sur les autres », souligne la doc Morisset, qui insiste beaucoup sur le soutien de tous les parents impliqués à l’infirmerie. Et c’est là, bras ouverts 24 heures sur 24, que le médecin fait sa garde.


Ces femmes qui ne comptent pas les heures offrent aussi le soutien psychologique, consolent les chagrins d’amour, parlent contraception avec certains jeunes. « Un camp, c’est une soupe hormonale. Une année, j’ai eu une ado de 14 ans qui pensait être enceinte à son arrivée. Les enfants débarquent aussi avec des problèmes non réglés », explique la doc Morisset.


Au centre du tourbillon, l’infirmerie est un sas de décompression. « Même quand ils font leur épreuve de silence, c’est le seul endroit où ils peuvent répondre aux questions. »


Dehors, près du lac, des jeunes déambulent attachés deux par deux par les poignets, une autre épreuve casse-cou. Devant la cafétéria, ils entonnent des chants pour se mettre en appétit. La plupart en perdent la voix à force de chanter et crier. J’ai pouffé en entendant les Classels a cappella : « Ton amour a changé ma viiiiiieeeeeee. » Nous sommes loin de « Feu, feu, joli feu ».


C’est avec un serrement au coeur que j’ai fredonné « Ce n’est qu’un au revoir » au moment de partir. Même pas 24 heures sur place, dont un dodo avec un ex-campeur de 46 ans devenu curé et bénévole (juré, je ne lui ai pas fait mal !) : toute une épreuve… Émile a troqué ses prières pour la guitare et me voici convertie par l’atmosphère très « lol », la joie un tantinet boy-scout, le chef indien « Gamedehaké », les chants rassembleurs, les déguisements tordants, les ouaouarons insomniaques.


Pour l’heure, je quitte Mino avec une blessure d’orgueil insoluble dans le Kool-Aid : première fois qu’un mec bien roulé, tout curé soit-il, me plante là un soir de nouvelle lune en me disant : « Excuse-moi, je dois te laisser, j’ai une légende à aller conter… » Ouch !


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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter: @cherejoblo


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Aimé la série de livres « Savais-tu ? », notamment sur « Les marmottes » et « Les renards ». J’ai adopté une marmotte à la campagne ; elle s’appelle Charlotte et nous jasons chacune sur notre perron. J’ai appris qu’elle était végétarienne, paresseuse et portée à faire de l’embonpoint. Des livres bien faits, pleins d’humour, et qui font le bonheur de mon B, dont le totem de camp était « Lapin énergique ». Fourni avec les piles.

 

Demandé à « Lapin énergique » ce qu’il faisait au camp lorsqu’il pleuvait. « On se mettait en bobettes et on allait chercher de la boue ; on se cachait derrière les arbres et on attaquait les filles qui passaient. J’en ai même ciblé une en pleine face ! » La joie d’être, je disais.

 

Traversé les rails de la MMA Railway Inc. cette semaine à Magog avec une pensée TRÈS noire pour le train du progrès. Et ne me parlez pas de pipeline. Ma dernière adresse était sur le « chemin du pipeline » en Estrie : le célèbre Montréal-Portland. J’en sais plus que je ne le voudrais. Mais ça ne ranime pas les morts.

 


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JoBlog

Jouer au docteur
 

— C’est quoi, une urologue, maman ?
— C’est un docteur qui s’occupe notamment des zizis.
— Hein ? Et les filles, elles ont qui ?

— Des gynécologues.
— Ah !.... Moi, je veux être gynécologue d’abord.


Do-cul-mentaire


Au Cinéma du Parc, le documentaire The Manor de Shawney Cohen est un spécimen rare. Une famille juive composée d’un père obèse, d’une mère anorexique et de deux frères, dont l’un est macho et matérialiste et l’autre réalise le film, fait rouler un bar de dan- seuses en Ontario. Fascinant, intimiste et dysfonctionnel à souhait. Pour grands enfants seulement. Tous les soirs, du 12 au 18 juillet.

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1 commentaire
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 12 juillet 2013 16 h 45

    " J’ai adopté une marmotte à la campagne ; elle s’appelle Charlotte"

    J'ai toujours eu une fascination pour cet animal. Il possède un caractère à part. J'en vois souvent en groupes dans les îles de Laval, surtout au printemps lorsqu'elles se chauffent au soleil. Autrefois on les faisait danser et siffler. Cet art était l'apanage des jeunes ramoneurs. Les Amérindiens la consommait. La marmotte du Canada, est le nom donné par Buffon à l'arctomys monax. Pline désigne les marmottes sous le nom de mures alpini (rats des Alpes). On les appela plus tard rats de montagnes, mures montani, qui devint dans notre vieux mot français murmontain ou marmontaine, encore en usage il y a quelques siècles ; et c’est de là que vient notre mot marmotte. (D’après un article paru en 1835). Ce mot a aussi désigné une coiffure et la boîte du facteur, par analogie de forme.