Perspectives - Vide d’expertise

La catastrophe survenue à Lac-Mégantic rappelle cruellement que privatisation et autoréglementation font rarement bon ménage. On ressent toujours un malaise lorsqu’une entreprise réputée pour vouloir faire toujours plus de profits avec toujours moins de coûts dicte sa façon de faire aux autorités publiques. Toutes ces matières plus dangereuses encore appelées à emprunter la voie du chemin de fer commandent une vigie gouvernementale plus proactive.

Dans tous ces écrits et témoignages déchirants cherchant à comprendre le pourquoi et le comment de cette tragédie de Lac-Mégantic, il s’est trouvé un spécialiste pour rappeler que quelqu’un a autorisé Montreal, Maine Atlantic Railway (MMA) à opérer avec un seul ingénieur à bord. Ou encore que les installations, les infrastructures et les wagons-citernes de la société ferroviaire sont la cible d’inspections réglementaires régulières. En fait, il a été plutôt surprenant d’apprendre qu’Ottawa a accordé une dérogation permettant la conduite avec un seul ingénieur sur la base d’une analyse fournie par une entreprise réputée pour sa politique de coûts maigreur et à qui l’on accole une santé financière précaire. Tout aussi étonnant est cette information voulant que l’intervention des pompiers à Nantes, visant à éteindre l’incendie de la locomotive ayant précédé la catastrophe, s’est faite dans le respect des normes et procédures dictées par… l’entreprise exploitante. Y a-t-il un vide d’expertise gouvernementale ?


Tout cela nous ramène à ce vaste mouvement de privatisation des chemins de fer lancée à la fin des années 1990. Et à l’influence américaine incitant les autorités gouvernementales à s’en remettre à la capacité du marché à s’autoréglementer. Dans cette mouvance, on dit d’Edward A. Burkhardt, propriétaire de MMA, qu’il a rapidement établi sa réputation et sa fortune dans le redressement de sociétés ferroviaires acquis lors de ces privatisations. Qu’il n’a qu’une maxime : « Réduire les coûts et augmenter la productivité ». Selon les médias locaux, MMA se serait enorgueillie d’avoir imposé la formule du conducteur unique à bord de ses locomotives aux États-Unis et d’économiser ainsi 50 % des frais engagés en salaires. D’autres ont fait ressortir qu’entre 2003 et 2010, MMA a congédié le tiers de son personnel et imposé une réduction salariale de 15 %.


Survie


Selon un expert de l’industrie cité par des médias, l’incursion récente de MMA dans le transport pétrolier se voulait une question de survie. Dans son communiqué, la Caisse de dépôt et placement du Québec a également laissé transpirer qu’une situation financière précaire pouvait prévaloir. La Caisse est devenue actionnaire de MMA en 2003 avec un investissement de 14,7 millions, 7 millions sous forme de capital-actions et 7,7 millions sous forme de prêt. Ce prêt a été remboursé en 2011 à la suite de la vente d’une partie de l’actif, nous dit la Caisse. En fait MMA aurait été mise en vente en 2011, mais la transaction a été annulée après qu’une agence gouvernementale américaine lui eut octroyé un prêt non transférable. Au 31 décembre 2012, la valeur de l’investissement restant de la Caisse dans MMA était en définitive nulle.


Il est donc retenu que MMA s’est engagée dans l’aventure pétrolière avec du vieux matériel et des infrastructures ferroviaires inadéquates ou non sécurisées pour ce type de transport. Et dire que les autorités gouvernementales, elles-mêmes en manque de ressources ou en compression d’expertise sous l’action de l’austérité, s’en remettent encore à l’évaluation de ces entreprises, ou à cette philosophie du laisser-faire héritée de la privatisation, pour accorder autorisation et dérogation.


Un virage réglementaire est attendu pour sécuriser et hausser la qualité d’un réseau ferroviaire dont l’exploitation est, en définitive, laissée au libre arbitre d’un secteur privé soumis aux diktats de la valorisation de l’avoir des actionnaires. Car les projections sont étourdissantes. Selon le Wall Street Journal, la quantité de pétrole transportée par train est passée de 9500 wagons en 2008 à 234 000 en 2012. L’an dernier, le transport par rail a crû 17 fois plus rapidement que la production pétrolière aux États-Unis. Sans oublier qu’on nous promet un essor pétrolier et gazier en Amérique du Nord et qu’au pétrole s’ajoutent d’autres matières chimiques plus dangereuses encore à transporter. Que l’essentiel du réseau ferroviaire vieillissant passe par des villes et des villages. Et que 70 % des wagons-citernes en service en Amérique du Nord sont non sécuritaires pour le transport de ce type de matière.

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13 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 11 juillet 2013 06 h 08

    Le broche à foin.

    En voilà une,Mam Marois,qui doit s'en frotter les mains comme Séraphin dans les Belles Histoires des Pays d'en Haut.Suite au conseil des Ministres d'hier,nous avons
    pu comprendre et mesurer tout son aplomb.Que voilà une gigantesque vague,voir un
    tsunami surlequel surffer jusqu'à la prochaine élection et au-delà car,voilà tout un peuple,et plus encore,devenu écologiste par défault.La sacro-sainte-mission et voca-
    tion de Mam Marois sera de protéger la quiétude et la beauté de nos villages... si no-
    tre grand seigneur du Château de Charlevoix est d'accord.
    Que voilà un évènement gigantesquement médiatisé et qui fondera les garde-fous lé-
    gitimant des politiques de bon père et de bonne mère de famille.Ce mordicus sera ac-
    te de civilisation des irresponsables cowboys du broche à foin.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 11 juillet 2013 08 h 54

      Je ne suis pas le plus grand fan de Pauline Marois. Pour changer, elle s'est encore une fois mêlé les pinceaux en donnant à entendre que MMA était responsable de l'accident, l'exécutif se substituant par là au judiciaire. Mais il ne faut pas trop leur en demander, au PQ...

      Cependant, de là à dire qu'elle se frotte les mains, vous y allez peut-être un peu fort. C'est sûr que son appétit de pouvoir a du faire sauter son détecteur d'opportunités, mais rapport à la compassion, je lui donnerai au moins le bénéfice du doute.

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 11 juillet 2013 11 h 39

      Votre texte est de la bouillie pour les chats. Votre haine de vos semblables vous aveugle.

  • louis cossette - Inscrit 11 juillet 2013 07 h 09

    Harper

    Son gouvernement est tellement proche de l'industrie pétrolière qu'il ne va sûrement pas mettre des bâtons dans les roues des ientreprises ferroviaires qui le transportent même si celà doit compromettre la sécuritè des Canadiens. Voyez comment le ministre des transports, Denis Lebel, a répondu à la tragédie de Lac Mégantic lors de son point de presse en début de semaine, c'est une illustration évidente de mon propos. Ce ministre devrait au moins avoir la descence de démissionner.

    • Carole Jean - Inscrite 11 juillet 2013 11 h 18


      En effet, on apprend que le ministère que M. Lebel dirige a empêché pendant sept ans qu'un règlement qui aurait obligé les entreprises de chemin de fer à communiquer leurs plans d'urgence aux municipalités, lors du transport d'hydrocarbures liquides, d'être appliqué. Ce règlement a été publié dans la Gazette officielle du Canada en 2006, mais il est resté lettre morte. Oui, ce M. Lebel devrait démissionner pour raison d'incompétence.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 11 juillet 2013 08 h 11

    GPS

    Cet article me fait du bien. Il n'y manque que cette histoire du GPS qui, s'il était présent, permettrait à la compagnie de savoir où sont les trains et de les arrêter au besoin, à distance. IL s'agit du " Positive train control".
    Un mot sur le président de cette compagnie: on peut dire qu'il a une grande intelligence financière basée sur l'efficacié mais une pauvre intelligence émotionnelle. Mais c'est cette dernière qui dervrait primer en affaires pour qu'elles se déroulent bien.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 11 juillet 2013 08 h 28

    L'arbre cachant la forêt ou malgré sa richesse économique, l'industrie pétrolière est propriétaire ou utilise de plus en plus massivement des wagons d'usage général non sécuritaires pour le pétrole !

    Je me surprends à constater que la propriété des wagons ferroviaires pétroliers non sécuritaires appartiendrait aux plus riches entreprises canadiennes! Dans le cas actuel, ce serait donc une compagnie du Dakota du nord et Irving ! Félicitations pour avoir établi ce lien! Quoi qu'il en soit de l'identité du propriétaire des wagons, son utilisateur demeure la puissante et richissime industrie pétrolière canadienne. Dire que jusqu'ici nous évoquions seulement le transporteur ou MMA ! Pourquoi des compagnies richissimes utilisent-elles des wagons d'usage général non sécuritaires pour leurs produits dangereux ? Pourquoi le ministre Lebel confond-t-il ainsi le producteur de maïs ou de mélasse et le producteur de pétrole ? Pourquoi ne questionne-t-on pas davantage la sécurité de cette pratique commerciale de Irving et de l'industrie pétrolière ? Nous serions alors beaucoup mieux informés des choix politiques passés, présents et futurs fédéraux. Encore une fois, l'arbre nous cache la forêt !

  • Jean-Marc Simard - Inscrit 11 juillet 2013 09 h 04

    J'ai honte de Lebel

    Comme Monsieur Lafontaine a raison. Cet entrepreneur de Lac-Mégantic tient des propos qui reflètent le gros bon sens du peuple. Gros bon sens que n'ont pas nos dirigeants et surtout pas le Gouvernement Harper. Tout pour pour l'argent et l'accumulation de l'avoir des pétrolières et rien pour le bien-être du bon peuple et la garantie de sa sécurité. Le Gouvernement Harper est coupable par négligeance législative de l'hécatombe du Lac-Mégantic... Je suis du Lac St-Jean et la froideur des propos du ministre Lebel me fait honte... Honte à ce ministre sans culotte ! Comment se fait-il que les Desmarais ne soient pas intervenus? Leur pétrole les enlise-t-ils ?

    • Daniel Bérubé - Inscrit 11 juillet 2013 14 h 09

      J'admire Mr. Lafontaine, et comme vous le dites si bien: ... (il) tient des propos qui reflètent le gros bon sens du peuple. ...

      Qu'il ne conserve pas de désir de vengeance envers le ou les responsables de cette catastrophe est difficile à comprendre, voir même est incompréhensible... mais nous devons reconnaître que l'amour facilite le pardon, et c'est un point sur lequel le Québec fait bonne figure, même que pour plusieurs, c'est notre point faible (porteur d'eau)... mais j'ajouterai ici que quand je vois des situations et des réactions comme celle de Mr. Lafontaine... c'est une faiblesse dont je suis fier !

      Merçi Mr. Lafontaine: vous êtes un exemple pour moi; je penserai à vous, vendredi soir à 20h00 quand j'allumerai ma chandelle pour tout les gens de Lac Mégantic. J'espère aussi que vous serverez de modèle pour nombre de personnes au Québec.
      Mes sympathies pour vos proches que vous ne reverez plus...

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 12 juillet 2013 04 h 59

      Ce que M.Lafontaine a dit : « Je pourrais revirer tes trains à l'envers, mais je sais que tu comprends, je le vois dans tes yeux...» Heu, y a intérêt à comprendre le monsieur. Moi, je ne m'y frotterais pas à M.Lafontaine. Il ne menace pas, il averti ! Nous faisons face ici à cette force tranquille qui a développé le continent que rien ne peut arrêter et qui crois fermement que la personne devant lui est aussi honorable que lui-même. Je croyais que l'âme de nos aïeux avait disparu, il en reste au moins un. Il est magnifique ce géant !

      Je vous salut bien bas M.Lafontaine, vous avez droit à tout notre respect.