Les chemins d’été

Fièrement alignées dans le stationnement du Loblaw à Magog, les autos anciennes se regroupent chaque vendredi soir de beau temps. Nostalgie, musique country et badauds s’y donnent aussi rendez-vous.
Photo: Josée Blanchette Fièrement alignées dans le stationnement du Loblaw à Magog, les autos anciennes se regroupent chaque vendredi soir de beau temps. Nostalgie, musique country et badauds s’y donnent aussi rendez-vous.

Ces gars-là, ça carbure au son. Vous leur faites écouter un moteur de Chevrolet Impala ou de Pontiac Firebird 1967 et c’est le Festival de jazz dans leurs oreilles ; ils entendent Ray Charles, Night Time Is the Right Time, des cuivres en masse ou One for My Baby de Sinatra. Leur lune de miel avec les voitures anciennes dure depuis des lustres et ils se donnent rendez-vous tous les vendredis soir de beau temps (la pluie fait rouiller) dans le stationnement du Loblaw à Magog.

C’est dans ce musée rural à ciel ouvert que se réunissent ces rutilantes aux courbes aguicheuses, des paquebots d’une époque où l’essence se détaillait (au gallon) à un prix qui frôlait les 14 cents le litre. On faisait un plein (un réservoir de 90 litres sur un V-8) avec un gros 12 $, la ceinture de sécurité n’existait pas et le cendrier était toujours rempli à ras bord. C’était la belle époque des road trips, de l’Amérique-nous-appartient avec l’insouciance pré-bouchons, pré-Communauto, pré-empreinte-de-carbone, pré-alcoo-test et pré-rage-au-volant.


Et il y avait assez de place sur la banquette pour peloter les filles au drive-in en faisant semblant de regarder le film sans appuie-tête.


Mais trêve de nostalgie - très prisée en période de constants changements -, il fait bon retrouver toutes ces belles fanées « pas crevables » et jaser pièces et transmissions avec des connaisseurs, en jeter plein la vue aux amateurs et passants ébaubis par le chrome. Tiens, Ghyslain Caron avec son Studebaker 1964, Grand Turismo, a beau afficher 78 ans au compteur, son auto du dimanche le rajeunit. « Ça donne un feeling de notre temps… », me confie-t-il en me faisant admirer le tableau de bord « genre avion ». Il la répare lui-même, comme de bien entendu : « Les mécaniciens savent pas c’est quoi, un carburateur. Aujourd’hui, c’est l’injection. De toute façon, ça brise pas souvent, tout est manuel. À l’intérieur, t’as le radio, c’est tout ! »


One more for the road


En écoutant la radio, ils peuvent fredonner le succès de Willie Nelson On the Road Again ou Mille après mille, pour rester dans le country, LA musique des vrais bouffeurs de bitume.


Et ça ouvre le capot du moteur pour faire admirer la mécanique toute propre. Même pas une tache d’huile, leur fierté ; on pourrait faire cuire un steak dessus, médium- saignant, s.v.p.


Et pour jaser, ça jase : « hot rod » (vieilles modifiées) ou « muscle car » (grosses cylindrées des années 1960). Il y a même une moto qui vient d’arriver en pétaradant, une Indian 1949, 440 cc, montée par un personnage qu’on dirait tout droit sorti d’un roman de Jack Kerouac. Sur la route…


La seule restriction de ce club pas du tout à cheval sur les conventions : il faut être née avant 1998. On parle de l’auto. Quant aux propriétaires, les millésimes varient, de l’aficionado rétro au papi vintage, de celui qui ronge son frein à celui qui revit sa jeunesse ou veut se faire remarquer. « C’est pas un chick magnet, me souligne Raymond Bouchard devant son Chevrolet 1935 au vert indéfinissable. Moi, quand je veux pogner, je sors avec mon Saturn Sky 2008. » C’est noté, Ray.


Et n’essayez pas d’obtenir un prix, ils sont tous très évasifs sur le sujet. « On arrête de compter à 50 000$ », prétend Raymond. Les sommes englouties dans ces carrosseries qui tiennent encore la route n’ont pas d’importance. Toutes les passions se justifient, même les femmes. Parlez-en à Don Draper dans Mad Men…


J’ai vraiment flanché devant la Citroen DS-19 de Jean-Louis Roy. Une 1970 blanche toute de cuir brun à l’intérieur. Elle m’a rappelé mon enfance et les films policiers français. « Elle roule à trois roues si tu as un flat. C’est une suspension hydropneumatique », m’explique monsieur Roy en faisant la démonstration. La bagnole monte et descend toute seule. Une vraie libido de gars.


Les vacances de monsieur Hulot


Dans la catégorie « Européenne bien conservée », il y a aussi la Renault 1957 de Laurent Guerchais, bleu Île-de-France, peinture d’origine, pas plus grosse qu’une petite Fiat 500. Il la cajole depuis 30 ans et lui a fait traverser l’océan avec lui lorsqu’il s’est établi au Québec il y a dix ans. « Je l’ai achetée à 16 ans ! Tandis que mes copains bricolaient leur mobylette, moi, je retapais ma vieille Renault. »


Un jouet pour grand garçon. On y imagine Jacques Tati tenter de se plier pour y entrer, comme dans Les vacances de monsieur Hulot. Les portières « suicide » (une seule penture et elles ouvrent à l’envers côté conducteur et passager avant), le porte-bagages, le bras de vitesse gros comme une aiguille à tricoter caractérisent cette ancêtre de la Dauphine qui compte 26 chevaux (une tondeuse en a 22) et 4 cylindres, 99 000 kilomètres au compteur.


Monsieur Guerchais, un Français d’origine, lui aussi, l’a louée pour les besoins du film L’étrange histoire de Benjamin Button et me fait admirer le moteur (à l’arrière) tout en me parlant de l’embrayage Ferlec. J’y comprends rien. Mais quand il me dit que sa Renault est une fille, je pige tout de suite même si mes bougies d’allumage sont lentes.


Le collectionneur possède également une Citroën deux chevaux, une Landrover militaire, une Cadillac 1974 et une Panhard, son joyau. Comme tous ces capotés du capot, monsieur Guerchais prétend faire de la mécanique en dilettante, mais dans les faits, ils sont tous très ferrés (et modestes) en matière de boulons, de cambouis et de suspension.


Et pour connaître les défauts de leur protégé-e, il faut en parler à leur voisin de stationnement, toujours prêt à rendre service. « La Citroën ?, me glisse un Belge qui préfère garder l’anonymat. Son petit défaut : aucune autre auto au monde ne s’aplatit à terre quand elle a une fuite d’huile. »


Mais qui parle de rouler, je vous le demande, quand on peut passer la soirée stationné et faire le beau sans bouger ?


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Dégusté une molle deux couleurs trempée dans le chocolat belge noir au comptoir laitier La Lichette, 25, rue Principale ouest, Magog. Un détour obligé, soit pour la molle trempée dans quatre couleurs de chocolats belges différents ou pour les 40 parfums de gelato, même à la gomme balloune, mais c’est à vos risques. Succès assuré avec une Peugeot 404 décapotable. 

 

Noté que l’Association de voitures anciennes et sports de l’Estrie se réunissait tous les mercredis soir à Sherbrooke et les vendredis à Magog après 18 h 30 (information sur le site Web) : « Musique d’ambiance rétro et country moitié-moitié ». Gratuit et amusant, très bon enfant et familial. Le dimanche 14 juillet, on organise une exposition de voitures anciennes à Magog, devant le lac Memphrémagog.


Les chemins d’été avec Steve Fiset, paroles de Luc Plamondon, musique d’André Gagnon



Un extrait de «Les vacances de monsieur Hulot» de Jacques Tati



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JOBLOG

Anecdote en noir et blanc (et jaune)

Mon régulier suit le Tour de France, son seul vice « sportif de salon » ; il est aussi épris de bagnoles que de vélos et pratique l’alternance.

- En écoutant Le masque et la plume [son émission culturelle favorite sur France Inter], j’ai appris que, dans les années 1930, le dernier véhicule qui fermait le Tour de France était celui de l’encrier. Tu sais pourquoi ?
- Aucune idée ! Ils se shootaient à l’encre ?
- Nah ! Le Tour était tellement « couru » par quantité de journalistes et d’écrivains qui écrivaient à la plume qu’il ne fallait pas manquer d’encre !
- Et les cyclistes, de mine dans le crayon…

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cherejoblo@ledevoir.com

Twitter.com/cherejoblo

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