Peut-on manger des animaux?

L’homme, malgré sa supériorité sur l’animal, a des devoirs envers les animaux « conscients et sensibles », comme ceux d’élevage, croit la philosophe Élisabeth de Fontenay.
Photo: Source Université McGill L’homme, malgré sa supériorité sur l’animal, a des devoirs envers les animaux « conscients et sensibles », comme ceux d’élevage, croit la philosophe Élisabeth de Fontenay.

Comme la plupart d’entre vous, je mange de la viande. J’aimerais disposer d’arguments irréfutables pour justifier cette conduite sur le plan éthique. Or, je n’en ai pas. Aussi, les thèses défendues par les végétariens éthiques m’ébranlent. Par les temps qui courent, ces derniers s’expriment haut et fort pour nous convaincre d’en finir avec notre culture de carnivores, qu’ils assimilent à un scandale éthique. En avril 2011, le magazine Marianne constatait déjà « l’inflation de livres sur l’éthique animale ».


Le dernier en date s’intitule Les animaux aussi ont des droits et se compose d’entretiens de fond avec Boris Cyrulnik, Élisabeth de Fontenay et Peter Singer, réalisés par la journaliste Karine Lou Matignon avec la collaboration de l’ornithologue David Rosane. « Le souci de la condition animale, écrit la journaliste, bien qu’il soit présent dans la pensée et les débats des hommes depuis des millénaires, s’impose désormais avec une nouvelle vigueur. » Cet ouvrage substantiel en constitue une preuve supplémentaire et nourrit vigoureusement la réflexion.


On peut lui reprocher, toutefois, de ne pas vraiment présenter les deux côtés de la médaille. Les trois intervenants s’opposent sur certains éléments, mais s’entendent pour critiquer durement le traitement que notre monde réserve aux animaux. Inviter à la table un Dominique Lestel, auteur d’une récente Apologie du carnivore (Fayard, 2011), ou un Jean-Pierre Digard, un anthropologue très critique des mouvements animalistes, aurait ajouté du sel à la discussion.

 

Le critère de la souffrance


Utilitariste, le célèbre philosophe Peter Singer affirme que, « lorsqu’on a affaire à un choix, c’est l’action qui produit le plus grand surplus net de bonheur et de plaisir et le moins de souffrance et de misère que nous devons choisir ». On pourrait en conclure que, puisque manger de la viande fait le bonheur de bien des humains, ce comportement va de soi. Or, ce serait oublier que, pour Singer, ainsi que le résume Matignon, « l’être humain a pour obligation morale d’étendre la communauté éthique à tous les animaux susceptibles de souffrir ».


Ce ne sont donc plus que notre bonheur et notre souffrance qui sont dans la balance. Étant donné que certains animaux ont une conscience et peuvent ressentir de la douleur, il importe de considérer leurs intérêts aussi. Singer va même très loin en affirmant qu’entre la vie d’un animal « capable de jouir de sa vie » et celle d’un humain quasi-légume, la première a plus de valeur. Ce penseur australien appartient au camp des « abolitionnistes », un mouvement qui prône le végétalisme radical et n’accepte les recherches sur les animaux qu’en cas d’absolue nécessité (pour sauver des vies humaines).


La philosophe française Élisabeth de Fontenay rejette ce radicalisme antispécisme, qu’elle assimile à un antihumanisme. Elle reconnaît une « continuité entre l’homme et l’animal », mais soutient que la culture du premier le place au-dessus du second. Cette position, cependant, s’accompagne de devoirs par rapport aux animaux « conscients et sensibles » (notamment les singes, les animaux d’élevage, les chiens et les chats).


Ambivalente quant au végétalisme, la philosophe se prononce toutefois clairement pour « la désindustrialisation de l’élevage et de l’abattage » et, surtout, pour l’approfondissement de « la confrontation à cette énigme ontologique qu’est la présence animale » puisque « celui qui ne s’aperçoit pas et ne s’émeut pas de la vulnérabilité de ces vies nues ne me semble pas tout à fait un humain digne de ce nom ». Riche et profonde, la réflexion d’Élisabeth de Fontenay est le moment fort de cet ouvrage.


De l’entretien avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, qui se définit comme un « archéo-humain » parce qu’il n’est pas encore végétarien, il ressort essentiellement cette idée qu’il faut mieux faire connaître l’univers animal parce que « plus nous découvrirons et accepterons l’existence d’un monde mental sophistiqué chez les animaux - et l’éthologie ne cesse d’en apporter les preuves -, plus notre empathie va nous contraindre à ne plus faire n’importe quoi avec eux ».

 

Les conséquences de nos choix


Tous, ou presque, seront d’accord avec cette idée. Il reste, ensuite, à déterminer les limites de cette empathie et à évaluer les conséquences de nos choix. Le philosophe Dominique Lestel s’oppose à l’élevage industriel, mais se fait l’apologiste des carnivores et relève les contradictions du végétalisme éthique. Ce dernier, explique-t-il, refuse le spécisme, qu’il assimile au racisme, mais, ce faisant, il refait de l’homme un être d’exception, capable, contrairement aux animaux, de s’imposer des interdits moraux. Le carnivore, selon Lestel, en tuant lui aussi pour se nourrir, serait plus proche des animaux que les végétariens ne le sont.


En décembre 1995, dans la revue Esprit, André Comte-Sponville formule une objection à ce raisonnement. « On dira, écrit-il, que la nature nous a faits omnivores. Elle nous a faits omnivores, mais elle nous a faits aussi assassins et menteurs, et ce n’est pas une objection contre le respect de la vie ou de la vérité. Puis, sans aller jusqu’à changer notre régime alimentaire, nous pourrions au moins offrir aux bêtes qui nous nourrissent des conditions de vie et de mort qui ne soient pas à ce point atroces qu’elles dégradent l’idée même que l’on se fait de l’humanité, et le respect qu’on lui doit. » Lestel, d’ailleurs, ne dit pas vraiment autre chose.


Ne plus manger de viande, enfin, n’aurait-il pas pour résultat, comme le suggère le philosophe anglais Richard Hare, la disparition des animaux d’élevage ? C’est le prix à payer pour la fin de l’esclavage animal, admettent les abolitionnistes. Est-il si sûr, pourtant, demande le philosophe français Ruwen Ogien, que pas de vie du tout vaut mieux qu’une vie brève et peut-être pénible ? Ce qui est certain, en tout cas, c’est que toutes ces considérations rendent les barbecues plus troublants.

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