Souvenirs en miettes

Un homme tue des mouches dans une fenêtre. Tapette en l’air, et vlan, à répétition. C’est la scène d’ouverture du roman. Ça pourrait sembler banal. Mais on vient de glisser dans un autre monde. Glisser au sens propre : on perd pied.


L’impression, au départ, que l’auteur fait tout pour nous déstabiliser. On est dehors et dedans en même temps. À la fois à l’extérieur de la scène, comme observateur, et dans le monologue intérieur. Qui parle ?


Les repères temporels sont brouillés. Passé et présent se chevauchent. Est-on dans le souvenir ou dans la réalité ? Comment démêler le vrai du faux, le réel de l’imaginaire ?


On n’a encore rien vu. Plus on avance, plus on croit reculer. On se dit que ce n’est pas possible, que c’est confus, confus. Tellement compliqué à suivre. Tellement de personnages, qui s’amènent sans s’annoncer. C’est voulu ?


Ce rythme, changeant. Brisé, constamment. Soudain : de longues, longues phrases, pleines de parenthèses, de digressions, de circonvolutions. Mais ma parole, l’auteur se prend pour Proust, ou quoi ?


Cette manie d’intercaler des citations littéraires partout. Ces références à Proust, justement. Mais pas seulement. Shakespeare, Racine, aussi. Hugo, Baudelaire, Chateaubriand, Flaubert… tout autant que Ringuet, Hébert, Miron, Giguère. N’en jetez plus la cour est pleine.


À vrai dire, Le deuxième train de nuit est tout sauf banal. Et tout sauf échevelé, au final. Étrange phénomène. Ce qui peut sembler agaçant, rébarbatif, et l’est en un sens, dans un premier temps, finit par nous gagner, nous aspirer. On a affaire à un oiseau rare.


On a affaire au deuxième roman de Gérald Tougas, professeur de littérature retraité, Franco-Manitobain installé au Québec depuis des lunes. Son deuxième roman en plus de 20 ans.


Le premier, intitulé La mauvaise foi, lui avait valu un Prix du Gouverneur général. Le deuxième train de nuit se veut une suite, tout en se lisant de façon autonome.


On retrouve les deux mêmes interlocuteurs : Marcel et son oncle Philippe. Deux Franco-Manitobains établis au Québec qui reviennent dans le petit village où ils sont nés.


Un retour au pays natal. Aussi bien dire un voyage dans le passé, sur les traces des souvenirs enfouis, des secrets inavoués, des amours perdues. Un voyage intérieur, en somme, les yeux fixés sur l’immensité du ciel azuré et les pieds ancrés dans la plaine manitobaine. C’est ce que propose Le deuxième train de nuit.


Mais le parcours se fait en dents de scie. Et à deux voix : celle du vieil oncle qui revient sur ses pas pour finir sa vie là où il est né ; celle du neveu au mitan de sa vie. Chacun porte en soi une personne morte, très chère à son coeur. Morte dans le passé lointain, là même où ils se trouvent aujourd’hui. Retrouvée morte, au bord de la rivière.


Pour Marcel, il s’agit de sa soeur adorée, qu’il n’en finit plus d’aduler. Elle lui manque tellement, même après toutes ces années. C’est parce qu’il ne peut pas l’oublier qu’il fait ce retour aux sources. Parce que cette mort n’a jamais été élucidée. Accident, suicide ?


Pour Philippe, homosexuel non affiché, il s’agit de son amant de jeunesse, sa grande passion. Là encore, cette mort est demeurée un mystère. Même que le meurtre n’est pas exclu.


Alors voilà, ils sont là tous les deux, le neveu et l’oncle, dans ce petit village du Manitoba. Le premier écrit son journal, son journal du retour au pays natal (bonjour Aimé Césaire). Le deuxième se raconte. Il en a lourd sur la conscience. Mais de là à déballer son sac tout d’un coup…


Le vieil homme retarde constamment le moment de livrer la marchandise. Que de sparages, de détours, de tergiversations. On se demande bien quel sera le clou de l’histoire. Pourquoi est-ce si difficile pour l’oncle de raconter vraiment ce qui s’est passé le fameux jour en question, celui où son amant est mort ? Pourquoi ce besoin de remonter si loin en arrière ?


L’autre, le neveu, en a pris son parti. Même qu’il découvre un plaisir fou à retranscrire après coup dans son journal les errements de son oncle. Errements, en apparence.


Tout est prétexte, au fond, à discourir sur la vie, l’amour, le sexe, la famille, les interdits, les tabous. Tout est prétexte à parler littérature. Et écriture. Tout est prétexte à regarder en soi. Et autour de soi.


Impossible, pour les deux hommes, de ne pas s’interroger sur les tournants respectifs qu’ont empruntés leurs vies. Sur ce qui a été déterminant pour eux. Sur ce qui n’existe plus de leur réalité passée.


Impossible non plus pour eux de ne pas s’interroger sur la marche de l’humanité. Et, en particulier, sur le sort de leur peuple, sur l’avenir des Franco-Manitobains.


Au moment de leur rencontre, nous sommes en 1969. Armstrong vient de poser le pied sur la Lune. Pierre Elliott Trudeau dirige le Canada. Et Michel Tremblay a vu sa pièce en joual Les belles-soeurs présentée pour la première fois à Montréal. Ça compte, pour ces deux exilés volontaires nés « au bout du monde de la francophonie ».


Ils ne peuvent s’empêcher de mesurer le fossé qui les sépare des leurs, restés sur place. Ils voient le bilinguisme comme un mode d’assimilation : « Au milieu de nos plaines adorées, nous rêvons au Québec comme à la vraie patrie, comme à la terre promise. Les gens d’ici, les nôtres, ceux qui sont restés, ne nous comprennent plus, nous. Ils se vantent de leur double appartenance. Ils sont fiers d’être bilingues. Le premier ministre Trudeau, ce parfait bilingue, est leur dieu. »


Les deux hommes se désespèrent de voir disparaître la langue française, non seulement au Manitoba, mais en Amérique. « Nous sommes des francophones déliquescents, c’est-à-dire qui fondent, qui se liquéfient. Nous retournerons au Québec où il y en a en plus grand nombre comme nous, qui prendront donc à se liquéfier plus de temps et plus de temps à se fondre dans un vaste ensemble plus important qu’eux-mêmes. »


Tout est prétexte à tout remettre en question tandis que l’oncle se raconte et que le neveu écrit. On comprend peu à peu que c’est ce qui donne cette forme si particulière au roman. Ce qui l’autojustifie, d’une certaine façon. Ce qui en fait un oiseau rare, justement.

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