Les Frères condamnés

«Le peuple veut la chute du régime!»«Morsi, dégage!» Un an jour pour jour après son investiture comme premier président démocratiquement élu de l’histoire égyptienne, Mohamed Morsi tombe de haut. L’ingénieur et ex-petit fonctionnaire des Frères musulmans, catapulté - presque par accident - candidat de son parti en mai 2012, voit aujourd’hui se concentrer sur sa pauvre personne toute la rage et toute la frustration de deux ans et demi d’une révolution apparemment ratée.

Les impressionnantes manifestations appelant à sa démission (500 000 personnes au Caire), ainsi qu’une pétition gigantesque dont les instigateurs prétendent qu’elle a recueilli 22 millions de signatures, donnent une mesure de la déception et de la mobilisation populaires.


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A priori, on peut se réjouir de voir des islamistes au pouvoir - en Égypte, mais aussi en Tunisie - se discréditer aussi rapidement et aussi profondément face à leurs peuples, au contact de la dure réalité de la gestion.


Étrangers, à l’origine, aux rébellions contre les dictatures militaro-laïques de Ben Ali et de Moubarak, les islamistes en ont vite recueilli les fruits lorsqu’est arrivé le temps des premières élections libres. Leur martyre comme opposants persécutés sous l’ancienne dictature, ainsi qu’une réputation de probité peut-être surfaite, avait poussé les électeurs à leur faire confiance : quelque 42 % en Tunisie en octobre 2011, et 65 % aux législatives égyptiennes deux mois plus tard (avec l’apport des salafistes).


Certains observateurs étrangers ont sauté aux conclusions : « Qu’est-ce qu’on vous disait ? Une dictature en remplace une autre »… le point d’arrivée de ces révolutions en trompe-l’oeil étant bien sûr la république islamique. D’autres, plus optimistes, voulaient parier sur l’émergence d’une « démocratie chrétienne » à la sauce musulmane.


D’autres enfin - dont votre humble chroniqueur - ont plutôt avancé que ces révolutions devaient en passer par là, par la « case islamiste ». Mais tout en soutenant que cette « régression » s’avérerait relativement brève… et qu’elle serait « féconde », selon le mot de l’intellectuel algérien Lahouari Addi.


Ce dernier avait évalué, dès les années 1990, que l’aura des islamistes devait presque forcément les amener au pouvoir, dès lors que les dictatures s’effaceraient pour laisser le peuple voter librement une première fois. Mais que, très rapidement, ces islamistes au pouvoir se casseraient les dents ; qu’ils feraient face à la déception et à la vindicte du peuple. (« Eh bien non, mesdames et messieurs, contrairement à ce qu’on vous avait dit, l’Islam n’a pas la solution à tous vos problèmes ! »)


C’est exactement ce qui se passe aujourd’hui en Égypte et, dans une moindre mesure, en Tunisie. Le fait est que Mohammed Morsi, un an après son élection avec 52 % des suffrages, n’est pas répudié par la majorité de son peuple parce qu’il serait en train de construire une supposée « république islamique d’Égypte ».


Que non ! L’État égyptien sous Morsi est faible ; certains ministères vitaux échappent complètement aux Frères musulmans. La police est en révolte ouverte et refuse de protéger les édifices vandalisés de la Confrérie. L’armée, elle, joue un double jeu perfide en diffusant des chiffres fantaisistes sur le nombre de manifestants (13 millions !) et en intimant au président l’ordre de résoudre la crise sous 48 heures (rien que ça !).


Mohammed Morsi est aujourd’hui répudié, et les Frères musulmans sont en déroute, parce que la crise économique devient de plus en plus intenable, que le peuple réclame du pain et de l’essence. Parce que les Frères musulmans se sont révélés, à l’usage, beaucoup plus incompétents et bornés qu’on ne l’aurait cru, ou espéré. Parce qu’une fraction importante de la population ne veut rien savoir des religieux au pouvoir. Mais aussi, parce que les forces de l’ancien régime soufflent sur les braises, sabotent le nouveau régime et manipulent les foules, entretenant l’idée d’une armée au-dessus de la mêlée.


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Où sont, là-dedans, les idéalistes de janvier 2011, ces laïques, libéraux et autres socialistes qui rêvent d’une Égypte moderne, ouverte sur le monde ? Arriveront-ils à peser sur le cours des événements ? Mesurent-ils le paradoxe - et le danger - d’un nouveau renversement du pouvoir par la rue et l’armée… alors que Morsi avait tout de même la prétention justifiée d’avoir été sanctionné par les urnes ?


Morsi parti - sa position semblant de plus en plus intenable -, qui le remplacera ? Avec quel programme ? Avec quelle coalition ? Hélas, personne en Égypte n’a de réponses à ces questions.

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