Perspectives - Voter pour quoi?

On croyait qu’une bonne façon de ramener sur terre les salaires des dirigeants de grandes entreprises était de demander l’avis de leurs actionnaires. On se trompait.

Cela fait des années qu’on voyait s’envoler la rémunération des grands chefs d’entreprises de plus en plus loin de la réalité de leurs employés et des autres citoyens ordinaires. Le phénomène est devenu encore plus choquant avec la Grande Récession, quand on a compris que l’une des raisons de l’effondrement des marchés financiers était la course aveugle aux résultats à court terme encouragée par leur quête de bonus.


De nouvelles statistiques sont venues confirmer, la semaine dernière, que les mauvaises habitudes sont déjà de retour, les salaires et bonus des grands patrons aux États-Unis ayant progressé de 12,7 % l’an dernier et de 37,4 % depuis 2009 alors que la rémunération du salarié moyen n’arrivait même pas à suivre l’inflation. Encore de 29 pour 1, en 1978, avant de se mettre à se creuser rapidement de 123 : 1, en 1995, jusqu’à un sommet de 383 : 1, en 2000, le rapport entre les deux niveaux rémunération s’est ainsi récemment remis à monter de 193 : 1, en 2009, à 273 : 1, l’an dernier.


De tous les dispositifs imaginés pour mettre un frein à cette tendance, l’un des plus prometteurs semblait être la tenue d’un vote séparé des actionnaires sur la rémunération des dirigeants d’entreprises inscrites en Bourse (en anglais : say on pay). Après tout, se disait-on, qui peut mieux ramener sur terre ces divas du grand capital que la masse des petits et grands propriétaires véritables des compagnies ?


Les Britanniques ont été les premiers à adopter ce principe au début des années 2000. On ne compte plus les pays qui les ont imités depuis la crise. Dans la plupart des cas, à l’exception de la Suisse, des pays scandinaves et, peut-être prochainement, du Royaume-Uni, le vote n’est que consultatif et laisse le dernier mot au conseil d’administration. Dans certains cas, notamment au Canada et probablement bientôt en France, la décision de tenir ou non un vote est même laissée à la discrétion de chaque entreprise. Cela se traduit, au Canada, par un respectable taux d’application de 80 % chez les 60 plus grandes compagnies, mais de seulement un tiers des quelque 250 entreprises de l’indice de référence de la Bourse de Toronto.


Les chiffres sur l’augmentation des salaires des patrons aux États-Unis où le vote est obligatoire depuis trois ans, mais seulement consultatif montrent bien cependant que cela n’est pas parvenu à empêcher l’écart avec le reste des travailleurs de se remettre à se creuser. Presque les trois quarts des votes, qui se sont tenus jusqu’à présent cette année, ont même tourné au plébiscite avec un taux d’appuis d’au moins 90 %. Seulement 41 votes sur 1800 se sont révélés négatifs.


Toujours les rendements


Ce qu’on constate, en fait, c’est que la rémunération des grands patrons, comme l’opinion des actionnaires en la matière, continue d’être étroitement liée aux rendements à court terme des entreprises. La valeur des actions et des dividendes remonte ? Le salaire des patrons peut augmenter aussi, que cela soit dû à leur talent de gestionnaires ou à un rebond de l’ensemble du marché boursier.


Les réformes en cours des règles financières fondent de grands espoirs sur la capacité d’analyse critique et d’action des grands investisseurs que sont les caisses de retraite et les fonds communs, rappelait récemment dans le Globe Mail l’expert de l’Université Harvard, Stephen Davis. Le problème, c’est que ces grands investisseurs institutionnels sont souvent extrêmement mal organisés pour suivre de près leurs mille et un investissements et préfèrent, en matière de rémunération, s’en remettre à des firmes de consultants, qui tendent, elles-mêmes, à limiter leurs examens aux rendements des trois dernières années.


On peut encore moins compter sur les autres grands actionnaires, que sont les fonds de couverture et les firmes privées de placement. Leur arrivée en force dans les marchés boursiers a même coïncidé avec le grand virage vers la rémunération à la performance et l’envolée des revenus des patrons.


Pour certains observateurs, le vote des actionnaires sur la rémunération des grands patrons forcera les entreprises à plus de rigueur et de transparence qui pourraient, elles-mêmes, mener à un changement graduel de culture. On note déjà que leurs rapports annuels n’ont jamais été aussi clairs et complets à ce chapitre.


Pour d’autres, toute cette histoire est largement de la poudre aux yeux populiste. Plutôt que de prétendre faire dans la démocratie directe avec ces votes d’actionnaires, il vaudrait mieux renforcer le mécanisme de démocratie représentative que constitue l’élection des conseils d’administration beaucoup mieux placés pour évaluer à fond les mérites des dirigeants de l’entreprise.


Mais toutes ces considérations portent finalement beaucoup plus sur la meilleure façon de fixer les salaires des patrons que sur une manière de les ramener à des niveaux plus raisonnables. « Si l’on voulait avoir un impact réel sur le niveau des revenus, il faudrait probablement faire appel à un autre type de vote, écrivait il y a un mois Justin Fox dans le blogue de la Harvard Business Review. Celui des employés. »

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