De Bush à Obama

Apprenant que le gouvernement américain espionnait systématiquement les communications électroniques de presque tout le monde, je me suis demandé comment, dans mon milieu liberal, on pouvait être tellement étonné par cette «nouvelle».

Évidemment, je partage le dégoût de mes camarades de gauche (et de certains de droite) sur la conduite bushienne de Barack Obama et de son cabinet. Cependant, il y a longtemps que le faux-semblant de la «vie privée», censément sacrée aux États-Unis, a été démoli par la réalité politique de l’après 11-Septembre. La promulgation du Patriot Act de 2001 et le lancement secret par George W. Bush d’un vaste programme illégal d’écoutes de conversations téléphoniques et de lectures et de courriels sans mandat (révélé fin 2005) avaient déjà altéré l’image d’une Amérique censée être le dernier rempart contre le Big Brother orwellien. Bien sûr, tout cela est justifié par la sacro-sainte lutte contre le terrorisme dont l’esprit bipartisan reste la règle du jeu à Washington.


Il nous reste, malgré tout, le quatrième amendement de la Constitution, qui, en principe, devrait toujours nous abriter contre « les fouilles et les saisies déraisonnables » et garantir que les mandats de perquisition sont basés sur l’acte « probable » d’un crime. Mais ce beau document - son texte et son sens étant ignorés par la grande majorité de mes concitoyens - est quotidiennement piétiné par la justice américaine. Il en est de même du cinquième amendement et de sa garantie de « procès en bonne et due forme », comme le montrent les détentions permanentes à Guantánamo et les assassinats sans mandat ni procédure juridique par drone de prétendus terroristes, certains de citoyenneté américaine. Le «droit des citoyens d’être garantis dans leur personne, leur domicile, leurs papiers et leurs effets» contre les caprices des autorités policières devient de plus en plus vide.


Or, cette dégradation des droits civiques les plus fondamentaux ne se limite pas à la prétendue sécurité nationale. Actuellement, si vous êtes noir et jeune à New York en train de vous promener dans la rue, vous risquez fort d’être fouillé par un policier tout simplement parce que vous êtes… noir et jeune. Chacune des 532 911 interpellations suivies de fouilles sans mandat de 2012 a été faite, selon la police et notre cher maire Bloomberg, en quête légitime de criminels. Mais parmi la population des quartiers modestes de Brooklyn et du Bronx, on sait bien qu’il s’agit d’intimidation raciste, car les Noirs pauvres sont moins puissants que les Blancs plus aisés et tout aussi bien armés. Ce même Bloomberg a utilisé une pareille logique lors de la convention républicaine à New York en 2004 quand la police avait arrêté des centaines de manifestants avant même qu’ils puissent protester contre la présence de Bush et de son parti au Madison Square Garden. D’après le commissaire de police Raymond Kelly, ces arrestations préventives étaient nécessaires pour «protéger la société en général».


Eh bien oui, on doit toujours protéger la société, surtout contre de dangereux dissidents comme Edward Snowden qui pourraient déranger le pouvoir. Mais faut-il continuer à ménager également les douces sensibilités des millions de gens bien qui ont cru si farouchement au mythe de la «rupture» entre Obama et Bush?


Devant l’assaut implacable contre la Déclaration des droits par les deux présidents depuis septembre 2001 - assaut mené avec la complicité du Congrès et de la Cour suprême -, je suis impressionné par le courage de ceux qui risquent leur liberté pour défendre la Constitution. Snowden et Bradley Manning, comme Daniel Ellsberg et Henry David Thoreau autrefois, sont d’authentiques héros américains. Jonathan Schell a dit vrai cette semaine dans The Nation : « Le pouvoir équilibré, contrôlé, est devenu le pouvoir fusionné - exactement ce que les Pères fondateurs craignaient au-delà de tout. » Voilà que les trois branches du gouvernement - l’exécutif, le législatif et le judiciaire - s’arrangent pour subtiliser les droits du peuple souverain.


Comment réagir? Je suis d’accord avec Schell qu’il nous faut une contre-révolution, une véritable insurrection pour restaurer « les principes sur lesquels la République a été fondée ». Mais d’abord et avant tout, il faut que les «libéraux» naïfs - et Schell en faisait partie - arrêtent de se leurrer au sujet des bonnes intentions de Barack Obama.


 

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

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