Revue de presse - La revanche du Sénat

Les sénateurs canadiens auront-ils été inspirés par les Blackhawks de Chicago cette semaine ? Chose certaine, un peu comme les nouveaux champions de la coupe Stanley, c’est la toute dernière minute de jeu de la saison qu’ils ont choisie pour se remettre en selle.

Ce fut en effet la semaine de la « revanche du Sénat », écrivait Tim Harper dans le Toronto Star. Après un hiver et un printemps marqués par une série de scandales impliquant plusieurs sénateurs, les membres de la Chambre haute se sont démarqués en renvoyant à la Chambre des communes un projet de loi (C-377) jugé mal écrit et mal conçu.


Soutenu par le premier ministre, le projet C-377 devait obliger les syndicats à rendre publiques une foule d’informations sur leurs activités et leurs employés (notamment toute transaction de 5000 $ et plus et tout salaire dans les six chiffres).


Guidés par le conservateur Hugh Segal, les sénateurs ont suggéré des amendements importants, notamment de faire passer le seuil de divulgation des transactions de 5000 $ à 150 000 $ et celui des salaires à 444 000 $. « Parfois, le geste le plus loyal que vous puissiez faire est de protéger le premier ministre d’une mauvaise mesure législative », a dit M. Segal.


Dans le National Post, John Ivison estime que ce coup d’éclat d’un Sénat à majorité conservatrice montre que les sénateurs en ont assez de jouer les « rubber stamp », soit d’approuver sans discuter.


Si Ivison n’est pas d’accord avec les amendements proposés, il juge que le Sénat a joué son rôle principal : examiner et réviser attentivement les projets de loi adoptés par la Chambre des communes. La démocratie canadienne serait mieux servie si le Sénat comptait plus de sénateurs qualifiés capables de juger un projet de loi à sa face même, peu importe son allégeance politique, dit Ivison.


En éditorial, le Toronto Star évoque lui aussi un exemple éloquent de ce que le Sénat peut apporter au Canada - et le geste ne pouvait arriver à un meilleur moment, estime le quotidien. Le projet de loi était inéquitable (en exigeant des syndicats ce qu’il n’exigeait de personne d’autre) et constituait une intrusion inacceptable dans la vie privée. C’était manifestement un assaut contre les syndicats, dit le Star.


Quelle légitimité des non-élus ont-ils pour ainsi revoir la décision d’élus ? Le Star estime qu’aussi longtemps que le Sénat existera dans sa forme actuelle, il doit agir comme il l’a fait cette semaine en s’élevant au-dessus des lignes partisanes.


Tim Harper note que cette décision du Sénat aura des effets sur les trois principaux partis de la Chambre des communes : un caillou de plus dans le soulier de Stephen Harper, un obstacle pour Thomas Mulcair et sa campagne pour abolir le Sénat (d’autant que le Broadbent Institute, très proche du NPD, a salué le geste des sénateurs), et probablement un bon coup pour Justin Trudeau, qui plaide pour le maintien de l’institution, mais avec des gens qualifiés.


N’empêche, exprime Tim Harper, que cela ne changera probablement pas la perception qu’a le public du Sénat. Et il serait bien étonnant que ce dernier s’oppose une deuxième fois à Stephen Harper lorsque le projet de loi reviendra amendé, croit-il.


Dans le National Post, Kelly McParland pense lui aussi qu’il est improbable qu’un deuxième bras de fer oppose les sénateurs au premier ministre. Il doute que Stephen Harper soit prêt à courir le risque de subir un deuxième affront - ce qui voudrait dire qu’il ne renverra pas le projet de loi au Sénat sans l’amender, comme son bureau le laissait entendre cette semaine.


Trudeau, le prétendant


Le magazine indépendant The Walrus publie dans son numéro de juillet-août un long texte sur Justin Trudeau «le prétendant», écrit par le vétéran journaliste Richard Gwyn (auteur d’un livre sur Pierre Trudeau).


Gwyn propose une analyse des forces et faiblesses du nouveau chef libéral. Il estime que la campagne de Trudeau fut parfaitement menée et qu’il a réussi au terme de celle-ci à « convaincre plusieurs Canadiens de réviser leur attitude face à la politique fédérale » et à les intéresser « à l’idée de participer au débat national ».


Le fils n’est pas le père, reconnaît Gwyn, et il ne suscite pas le même type de frénésie - en 1968, c’était quasi sexuel, se rappelle l’auteur. Mais il vante ses qualités «émotionnelles» et sa stratégie de gagner la confiance des Canadiens avant de les bombarder avec des politiques (un peu comme Tony Blair, dit-il).


Gwyn estime ainsi qu’il ne faut pas sous-estimer le potentiel d’attraction d’un politicien capable de placer la passion sur le même pied que la raison, et conscient que les Canadiens ne sont pas tous obnubilés par la seule question de l’équilibre budgétaire. À Trudeau maintenant de compléter ses propositions, dit-il.

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