Fred

C’ était au vernissage d’une expo à laquelle je participais. Dehors, le printemps poursuivait son travail de sape, plantant jour après jour le même décor dépressif. Par les fenêtres, on voyait la place D’Youville se consteller de flaques d’eau qui menaçaient de s’étendre pour se rejoindre avant la fin de la journée.

Le DJ faisait jouer LCD Soundsystem. Il y avait beaucoup de monde, j’étais étourdi par la bière, les enfants qui courent et les mille conversations fragmentées, quand Fred Poitras m’a pris à part et m’a dit : je me lance en politique.


Au début, je n’y croyais pas. Mais ça n’avait rien à voir avec lui. Je veux dire que ce n’est pas l’addition de Fred et de la politique qui ne se faisait pas dans mon esprit. C’est que malgré mon âge, il reste encore des éclats punks bien fichés dans ma tête. J’ai beau avoir une maison, des REER et parfois aussi le désir d’acheter des beaux vestons Costume National (que j’essaie et replace sur le cintre), il y a toujours chez moi une voix qui murmure fuck the system, une incrédulité devant les mécanismes politiques vérolés, une force qui me tire à l’opposé du consensus, du conformisme, de la normalité - dans lesquels j’ai parfois envie de me fondre, pour me reposer.


Alors quand Fred m’a dit qu’il se lançait en politique municipale, et qu’en plus il se pouvait qu’il rejoigne l’équipe de Régis Labeaume, ça m’a semblé la chose la plus étrange à faire. Pire que d’aller élever le yak à Saint-Elzéar, genre.


« Ça n’a pas paru, me dit-il, quelques semaines plus tard, dans la salle de spectacle du Cercle, dont il est l’un des associés.


Il ajoute : « Tu sais, moi, je fais partie de ces gens pour qui la politique, c’est quelque chose de naturel. J’ai 35 ans, je suis un entrepreneur, j’ai des valeurs et des idées à promouvoir. La politique, c’est pas juste pour les gens en fin de carrière. J’ai le sentiment de voir loin, d’être en phase avec le monde, de le comprendre. Et j’ai plus de chances de changer les choses de l’intérieur, non ? Alors, pourquoi je ne me lancerais pas ? »


Je peux penser à au moins mille raisons. Mais de toute façon, c’est trop tard, je ne ferais que gâcher la fête. J’ai vu son affiche, la photo avec Labeaume. Il se présente dans le district 1. Et ce secteur, c’est Montcalm, le Vieux-Québec, le Vieux-Port… Les boomers, les bourges. C’est aussi, disons-le, une des poches de résistance à son nouveau patron.


Sauf que s’il y a quelqu’un qui peut réconcilier ces mondes-là, c’est bien Fred.


Je le connais depuis une quinzaine d’années. Je ne lui ai jamais dit, mais la première fois que je l’ai rencontré, j’ai eu envie de lui mettre mon poing sur la gueule. Il était aussi arrogant que moi, mais il avait en plus cette énergie qui le faisait avancer comme un avion à réaction et qu’il semblait ne pas savoir maîtriser. Il m’énervait, c’était pas possible.


L’énergie est encore là, dirigée vers les projets auxquels il participe. L’arrogance, elle, s’est depuis longtemps évanouie. Parti du Cercle pour lancer le secteur restauration de l’hôtel La Ferme, à Baie-Saint-Paul, il est revenu cette année, portant avec ses partenaires les rêves d’un commerce en phase avec son milieu, qui servirait à générer des idées en même temps que des profits. Quelque chose qui ressemble à l’admirable prétention de croire qu’on peut changer le vivre-ensemble pour l’améliorer.


Si j’étais quelqu’un de véritablement sociable, nous serions sans doute amis. J’admire sa curiosité, sa capacité à s’émerveiller à répétition. Les projets dans lesquels il se lance. Sa manière de les porter à bout de bras, avec fougue et une sorte d’élégance brute. Il a aussi le sens de la mesure qui manque à Labeaume.


C’est là-dessus que je le cuisine : t’es un esprit libre, que je lui dis. Comment tu vas faire pour fermer ta gueule quand Régis va dire des conneries ? Comment tu vas faire pour les endosser ?


Il sourit. « Depuis que je suis là, on n’a cessé de me répéter d’être moi-même. C’est ce que je fais. Honnêtement, je m’entends très bien avec le maire. Je partage plusieurs de ses idées, de ses projets, et je ne me gênerai pas pour faire connaître mon point de vue… Tu penses que je suis naïf ? Peut-être. Je suis comme une jeune fille qui n’a jamais eu de peine d’amour. »


Il éclate de rire, et moi avec. Autant Laurent Proulx, l’autre candidat vedette de Labeaume, est un symbole de division (c’est monsieur Carré vert), autant Fred est celui qui est capable de réunir avec la force des arguments, mais aussi d’un enthousiasme contagieux.


Il me dit : « Tu peux pas faire une croix sur la politique. Peut-être qu’un jour, j’aurai besoin de toi. »


J’ai presque envie de changer d’idée… Mais non, je niaise. Je n’ai pas ce qu’il faut. Trop borné. Trop tout ce qu’il ne faut pas. Un peu lâche aussi. Lui c’est le toffe des toffes.

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