Table pour six, plaisir pour dix?

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Alors qu’au restaurant la soirée se termine souvent avec un serveur excédé juste de devoir partager sur huit additions un litre de rouge et entre trois filles un petit moelleux au chocolat, le gros fun dans le fait d’inviter des gens à la maison est qu’on ne sait jamais comment la soirée va tourner.

Lorsqu’elle a convié 14 personnes à son barbecue de la Saint-Jean-Baptiste, jamais mon amie n’a imaginé que ça finirait (contre son gré) à boire du pinot noir dans le garage et manger de la saucisse de gibier sur trois trables raboutées, à l’abri de l’orage. Bien qu’aucun hôte ne rêve de tenir une réception entre une collection de pelles et des gallons de Varsol, cette salle à manger de fortune respectait, ô surprise, l’une des règles de base de l’art de recevoir : ne pas inviter plus de monde que la table peut en contenir.


« Vous voulez inviter plus de gens ? Achetez une plus grande table. Cette nouvelle table ne peut tous les contenir ? Achetez une nouvelle maison. Vous ne pouvez vous offrir une nouvelle maison ? Alors, commencez à être raisonnable », tranche Corey Mintz, chroniqueur au Toronto Star, dans How to Host a Dinner Party. (Le livre, pas prétentieux du tout, se savoure comme le Gin Fizz qu’on serait censé avoir le temps de boire tranquillos trente minutes avant l’arrivée des invités.) Selon le maître de la réception, il devrait y avoir 66 centimètres d’aise entre chaque convive pour être confortable. Ce qui, soyons francs, est la règle de base la moins respectée de l’univers : qui n’a pas déjà été reçu à un souper pour dix autour d’une table à six, assis sur une chaise de plage avec l’assiette d’osso buco à la hauteur du front ? Cela dit, M. Mintz avoue tout de même avoir passé de mémorables Thanksgiving dans des cuisines enfreignant de plusieurs dizaines de personnes la limite permise, même s’il fallait escalader les banqueteurs attablés pour se rendre aux toilettes.


Le but ultime de l’hôte n’est pas d’épater la galerie avec les prouesses de son Thermomix, mais faire passer un agréable moment aux convives. « Il y a deux choses à faire quand on sonne à la porte : servir un verre et s’assurer que les gens ont quelqu’un avec qui parler. » Le repas n’est qu’un prétexte au get together, bien que les compétitions télévisées chauffent l’art de la table d’une couple de crans en montrant des individus lambda jouer les Daniel Vézina. À ce sujet, l’auteur suggère de cuisiner des choses simples, qu’on maîtrise à la perfection. Parole d’un gars qui a déjà reçu pour le lunch Ruth Reichl, éditrice en chef du magazine Gourmet, avec un sandwich GLT (guanciale-laitue-tomate) maison.


À’bonn’franquett’


Car le caviar, le foie gras et les purées de tubercule pompeuses n’assurent pas à l’hôte une note de 10 sur 10. Et réception ne rime pas avec ambiance victorienne, black tie et nappe blanche. « En fait, il n’y a rien de mieux qu’un souper sans prétention. Une lasagne, une tourtière, un braisé sorti du four. Et surtout, il faut prévoir assez de vin, indique Mintz, 38 ans et cuisinier dans une autre vie, au bout du fil. Le plus beau luxe que nous ayons à la maison, c’est le temps, l’intimité et le contrôle. » On peut faire tout le bruit qu’on veut (allô voisins !), et personne ne fait une syncope en voyant l’addition. « Il y a plusieurs façons de socialiser. Les restaurants sont séduisants, animés, on y prend soin de nous. Les soupers entre amis font partie de notre culture, et pencher pour eux est une question de goût, mais aussi d’âge. Les moins de 25 ans sont, je crois, les seuls à qui il faut essayer de « vendre » la soirée à la maison. Quand tu vis en colocation, tu n’as pas toujours l’équipement pour cuisiner. Tu n’as peut-être même pas de table non plus », remarque l’auteur, qui s’est mis à recevoir parce que son maigre salaire de cuisinier ne lui permettait pas de siffler sa paie à tout bout de champ au resto.


D’ailleurs, petit conseil pour apprendre à recevoir sans se ruiner quand on n’est pas trop chef : il y a La croûte-cassée, excellent livre de recettes pour apprentis (qu’ils soient collégiens, divorcés, pigistes). Moins tentant à zieuter que ceux de Donna Hay, il a par contre le mérite de donner des idées de repas d’une royale simplicité.


L’invité pas invité


La réception, qui débute autour de 19 h et se termine en moyenne vers 23 h, est aussi arrivée à l’ère digitale, époque merveilleuse pour l’ambiance sonore: suffit de se concocter une liste sur l’ordinateur et, hop, il y a de la musique jusqu’au petit-déjeuner. Quoique le millénaire ait aussi amené les moins bons côtés de la technologie à table: le téléphone cellulaire, l’invité importun. Plutôt que de devoir gérer cette nouvelle obsession, l’expert en festivités est catégorique et refuse que le téléphone devienne un nouvel ustensile. « À moins d’être un docteur, tu n’as pas besoin de ton téléphone. Et si ton père est sur son lit de mort, peut-être que tu devrais être avec lui plutôt qu’à un souper entre amis. Chaque fois qu’on regarde son téléphone, on se soustrait de l’énergie à table et de la communication. »


Il fait toutefois une entorse à la règle lorsque cette encyclopédie numérique de poche peut servir à la résolution de problèmes. Si un fait est disputé autour de la table, avant de se précipiter sur Google, il suggère d’essayer le « Défi des trois » - un dérivé de Who Want’s to Be a Millionnaire, sans le million à la clé. « Cherchez d’abord la réponse dans un dictionnaire, utilisez votre esprit de déduction, et appelez un ami si personne n’a la solution. Quand vous prenez la peine de consulter les gens autour de la table pour trouver une réponse, vous connectez avec les convives d’une façon plus active, d’une manière beaucoup plus significative. »


Pour multiplier les chances de trouver la solution, il est donc pratique d’inviter plusieurs amis à souper. Et pour ça, mieux vaut avoir une grande table.


Pour le reste, faites le calcul.

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Les non-dits de l’art de recevoir

Le cadeau : « Oui, les invités doivent apporter quelque chose à l’hôte. Ça peut être n’importe quoi - des fruits, des fleurs, des herbes fraîches de votre jardin -, mais vous ne pouvez vous présenter les mains vides. Vous êtes des adultes. »

Le bon samaritain :« Si un invité vous offre un coup de pouce en cuisine ou au service, acceptez. Toutefois, certaines personnes ne lèveront pas le petit doigt et ne devraient d’ailleurs pas avoir à le faire. Je les encourage, c’est ce qui rend ce pays aussi merveilleux. Et leur femme se chargera de les sermonner, ce qui est toujours amusant à regarder.»

La restriction :« Si vos amis sont végétariens, préparez un plat végé. Si vos amis sont végétaliens, trouvez-vous d’autres amis. »

La réciprocité :« Tenir un bon dinner party devrait impliquer une invitation en retour, mais tout le monde n’aime pas recevoir. Ne soyez pas rancunier s’il n’y a pas de retour du balancier. Peut-être que vos convives n’aiment pas accueillir des gens à la maison, certaines personnes ne cuisinent pas, d’autres n’ont pas de table décente. Mais si ce sont des gens avec qui vous socialisez régulièrement, ils devraient vous rendre la pareille. Ne serait-ce qu’en prenant l’addition la prochaine fois que vous irez au restaurant ensemble. »

Traduction libre de How to Host a Dinner Party de Corey Mintz

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