Cinquante-cinquante?


	Il est des instants que l’on ne partagerait pour rien au monde, que l’on devine fragiles et furtifs comme l’enfance. Partager, c’est aussi être présent ...
Photo: - Le Devoir
Il est des instants que l’on ne partagerait pour rien au monde, que l’on devine fragiles et furtifs comme l’enfance. Partager, c’est aussi être présent ...

Lorsque j’étais encore à l’université, mon père m’a demandé ce que je voulais avoir dans la vie. Réponse classique et légèrement convenue d’une vingtenaire : une carrière, un mari et des enfants. Réponse d’un paternel macho et pleinement de son époque : tu seras bonne en tout mais excellente en rien.

J’ai retenu la leçon et j’ai fait une chose à la fois. Une carrière. Puis un enfant. Puis le mari. Je n’aurais pas pu envisager les trois en même temps et dans l’ordre. Et je n’ai rien planifié.


Mon père avait raison, j’ai sacrifié beaucoup sur le plan professionnel depuis l’arrivée de mon B, il y a dix ans. Si je le regrette ? Des jours, oui. Mais si je suis totalement honnête, je sais que la réponse est non. Heureusement pour moi, je n’ai jamais mesuré mon bonheur à l’aune de la réussite telle que notre société productiviste et affairiste, affligée d’hyperactivité chronique, l’entend.


Je fais mon miel de tellement d’activités inavouables : chercher le nom des vagabondes qui poussent anarchiquement derrière la maison, admirer l’or des pots de mes confitures d’abricots, jaser avec « mon » brigadier scolaire préféré devant le métro Snowdon (quel sourire !), regarder Le monde fantastique d’Oz avec mon B en faisant un pique-nique devant la télé à 18 h, lécher les batteurs de ma sorbetière en cachette en barattant la crème glacée aux fraises…


Je suis reconnaissante pour tout ça et j’assume la réalité : j’ai emprunté le « mommy track » et suis demeurée pigiste. Je n’ai pas (encore) écrit de best-seller, j’ai aussi refusé des postes étincelants à la télé ou en politique pour épouser un métier qui me permet de définir mon emploi du temps sans faire d’anxiété et devoir gérer deux téléphones cellulaires entre deux mondanités, deux agendas, une crise de couple et une assistante pieuvre carburant aux antidépresseurs. J’exagère si peu.


Je suis très consciente du déficit pécuniaire qui accompagne cette décision plus ou moins « naturelle ». C’est ce qu’on attend d’une femme après tout, et d’une mère encore bien plus. Je n’oublierai jamais le jour où, prenant congé pour aller chez le pédiatre avec son bébé, un ami journaliste s’est fait dire par son boss : « Il n’a pas de mère, cet enfant-là ? » Le journaliste et le boss - très connus - font d’envieuses carrières.


La semaine dernière, je lisais le best-seller de Sheryl Sandberg, numéro 2 de Facebook, auteure de Lean In, récemment traduit (mal, c’est consternant !) par En avant toutes, sur les femmes, le travail et le pouvoir. Au même moment, Jean-Martin Aussant, chef d’Option nationale, démissionnait pour des raisons familiales : ses jumeaux (et leur mère, sous-entendu). J’ai noté les caricatures dans les journaux, les commentaires narquois mais tout en retenue dans les réseaux sociaux, la désolation du couple Parizeau-Lapointe. Certains ont même avancé qu’il fallait être une femme pour concilier politique et famille. Sans commentaire.


En avant toutes (et tous !)


Mon père n’y aurait jamais cru, c’est certain, à ce « daddy track ». Dans la biographie d’Aussant du site de l’Assemblée nationale du Québec, on peut lire : « Quitta la vie politique le 19 juin 2013. » On dirait une nécrologie ! Dur coup pour la souveraineté et le rêve d’un politicien charismatique et intelligent. Coup de Jarnac pour le mâle aussi. La réalité l’a rattrapé. Et on ne sait rien de la réalité tant qu’on ne s’est pas fait réveiller la nuit par des jumeaux de deux ans.


Moi, non seulement j’y crois, à cette décision über-zeitgeist, mais j’applaudis à ce jour nouveau dans la redéfinition du partage des tâches et des valeurs communes. Osons le style scandinave. Aussant, en dépit d’un deuil colossal, vient de démontrer à une armada de gars plus jeunes ou de son âge (43 ans) qu’être père, c’est du concret, pas seulement des remerciements à sa famille chaque fois qu’on gagne des élections. Homme ou femme, même parcours du combattant, même si, selon les derniers sondages, une centaine de minutes nous séparent quotidiennement dans l’implication domestique : 146 minutes pour les hommes contre 248 minutes pour les femmes canadiennes.


Dans le livre de Sheryl Sandberg, toutefois, on assiste à un tout autre discours. Madame Sandberg a sensiblement le même âge qu’Aussant, deux enfants, un mari et une carrière très prenante (3500 employés). Elle est considérée comme l’une des cent personnes les plus influentes au monde (selon le Time), avant Michelle Obama. Aussant est la preuve par cent que tout ce qu’elle préconise dans son livre comporte des limites.


Madame Sandberg encourage les femmes scolarisées occidentales (plus diplômées mais plus susceptibles de travailler à des échelons inférieurs et d’être moins rémunérées) à se battre comme des mecs pour parvenir au sommet et récolter leur dû.


Superwoman performante qui se réalise visiblement dans son boulot, Sandberg tente de secouer les jeunes femmes et de leur faire comprendre que le combat féministe s’est enlisé là où l’on n’anticipait qu’un simple réajustement : le partage des tâches et la vie familiale. Qui eût cru que les couches et la planification des repas prendraient le pas sur les conseils d’administration et les voyages d’affaires. Lorsque Sandberg découvre des poux sur la tête de sa fille dans un avion lors d’un voyage professionnel, j’ai décroché. Trop glam pour moi.


Mais j’ai retenu l’essentiel de son message : prendre notre place, avoir confiance en nous, oser surtout si l’on a peur, abandonner la perfection, trouver un partenaire suffisamment égalitariste et diviser les tâches avec lui, lâcher prise sur la façon dont sont exécutées lesdites tâches, saisir les occasions, prendre des risques. Ah oui, et je note que pour chaque homme hétéro qui passe plus de 50 heures au bureau chaque semaine, sa conjointe voit augmenter de 44 % ses chances de renoncer à son poste…


Bref, Sandberg nous explique comment être un vrai mec aux commandes, mais en retournant à la maison à 17 h 30, malgré un salaire de 300 000 $ plus bonus. La pauvre se cachait pour quitter le siège social de Facebook à cette heure, redoutant qu’on la dénonce sur les réseaux sociaux !


Ce qui m’apparaît évident, c’est que les règles du jeu et les sacrifices pour parvenir au sommet n’ont pas beaucoup changé depuis l’arrivée des femmes sur le marché du travail il y a 40 ans. Mais elle souligne aussi que plus il y aura de femmes au pouvoir et plus nous pourrons modifier ces poncifs datant d’un autre siècle.

 

Homme rose ou homme rosse


Je cultive l’espoir que la génération Y - et cela comprend sa cohorte masculine - saura réinventer le milieu du travail en imposant des limites plus réalistes. C’est déjà fait d’ailleurs dans certains milieux. Les longues heures au bureau, le travail la fin de semaine, les deux semaines de vacances par année ne les allèchent guère, même si on brandit un bonus à la fin de l’année ou un titre ronflant sur la carte professionnelle. L’étalon qui nous distingue, c’est le temps libre.


La conciliation travail-famille est cruciale pour cette génération qui a subi la clé au cou et les parents absents. Les employeurs devront faire preuve de plus de souplesse et d’imagination à l’avenir pour conserver dans leurs rangs les candidats les plus intéressants. Et c’est bien ce que le départ d’Aussant nous force à réaliser, même s’il n’est pas le premier à quitter son poste pour « des raisons familiales ». Désormais, les hommes font partie de la lutte féministe. Eux non plus ne peuvent pas tout avoir en même temps.


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Dévoré la série en six volets du Globe and Mail parue au début du mois sur le partage des tâches. On la retrouve sous les mots clés « Dirty work » ou ici. Cette série fait le tour de toutes les questions reliées au sujet, même le partage des tâches dans les couples de même sexe (!), le rôle des enfants dans la division des corvées, le «gatekeeping» (attitude des femmes qui tendent à être les expertes et ne pas être capables de déléguer), le seuil de tolérance au laisser-aller, la difficulté d’aborder le sujet (les journalistes ont eu du mal à trouver des volontaires). Un sociologue y fait remarquer que nous sommes à mi-chemin d’une révolution qui s’étendra sur 80 ans, jusqu’en 2050. En attendant, mon mari moins tout neuf et féministe a lu la série et pris davantage d’initiatives domestiques. J’ai même décrété une grève de la cuisinière d’une semaine en juillet : les gars (9, 15 et 55 ans) se chargent des trois repas et je fais la vaisselle. « Le plus difficile, ce sera de ne pas t’en mêler », m’a prévenue ma voisine, mère de deux ados. Je vais me mettre au rosé coupé au jus de pastèque avec beaucoup de glace, tiens.
 
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JOBLOG

Descendre l’échelle par choix ?

J’ai relu le texte « Why women still can’t have it all » publié il y a un an par Anne-Marie Slaughter, ex-directrice de la planification des politiques au Département d’État aux États-Unis. Son coup de gueule a fait grand bruit à sa parution et décrit la vie d’une femme de pouvoir qui tente de concilier la vie familiale à une vie professionnelle sacerdotale. Slaughter a démissionné et explique ce que la société doit faire pour aider les femmes et les hommes à « tout avoir », notamment une femme présidente et 50 femmes sénatrices. Elle remet en question plusieurs des affirmations de Sheryl Sandberg (Lean In) et rappelle que, pendant longtemps, démissionner pour se consacrer à sa famille était un euphémisme pour « être mis à la porte ». 
 
À lire aussi : le point de vue d’un homme sur le partage des tâches et son vécu de conjoint égalitariste et féministe qui s’interroge sur le silence des hommes. Publié le jour de la démission d’Aussant, on dirait que le texte de Stephen Marche fait écho à cette nouvelle. Il commente notamment le livre de Sandberg et les conclusions de Slaughter. Captivant et bien écrit.

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cherejoblo@ledevoir.com

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