Blues de drapeau

Les plaies laissées au Québec par les derniers scandales ont pu refroidir les envies de festoyer à la Fête nationale.
Photo: François Pesant Le Devoir Les plaies laissées au Québec par les derniers scandales ont pu refroidir les envies de festoyer à la Fête nationale.

Ce jour-là, il y avait comme un os. L’os de la commission Charbonneau grignoté en feuilleton dans les chaumières, mois après mois, en plaisir coupable. Mais après que le sourire sibyllin de la juge se fut effacé du petit écran - comme celui du chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles -, on a baissé la tête, ouais, pas de quoi pavoiser, en se trouvant beaux pis fins. Trop de compatriotes ont développé des tendinites sous le poids des enveloppes brunes. Et on le sait bien, allez, que la gangrène du manque d’éthique dépasse le monde de la finance, de la politique ou de la construction, pour atteindre le coeur de la bête sociale.

Alors, festoyer à la Saint-Jean, sous un orage qui gronde par-dessus le marché, façon trompettes du Jugement dernier, en semant de sinistres pannes de courant. Pas tentant !


D’ailleurs, qui pourrait trouver les mots pour percer notre brouillard ? En cette première Fête nationale depuis l’élection d’un parti souverainiste, après neuf ans de règne libéral, on se serait souhaité davantage que des voeux de liberté de Pauline Marois, assaisonnés de souvenirs d’enfance. À la télé, sa voix mal assurée se serait voulue rassurante. Non, ce n’était pas ça !


On a suivi la fête pourtant. Sur le site, la pluie avait cessé. Et Guy A. Lepage savait y faire. On pensera ce qu’on voudra de son Tout le monde en parle aux invités qui cachent leur trac en riant trop fort à pleines rangées de dents. N’empêche ! Si lui et son fou roulent des mécaniques comme les rois du stade avant d’entrer en piste, c’est qu’ils possèdent le pouvoir, né de la popularité et de l’influence. Oprah Winfrey à l’échelle Québec. Big ! Big ! Big !


Du coup, lundi soir, au spectacle de la Saint-Jean, dans notre ville alors sans maire, ce même Guy A. Lepage en maître de cérémonie trouvait pleine légitimité pour solliciter une plus haute mission : celle de guide de la nation. Il s’en acquitte fort bien depuis cinq ans, remarquez. Mais sous un Québec en blues, ça se remarque davantage.


À le voir appliquer la pommade sur les plaies vives des derniers scandales, réveiller les ardeurs nationalistes engourdies, dénoncer, aligner son monde, lancer des mises en garde, on sentait l’aisance du chef de clan, adoubé comme tel. Patinant malgré tout comme Elvis Gratton à l’heure de définir le Québec et ses habitants : « Moi, mon Québec, je le veux en français d’abord. Je le veux égalitaire et solidaire. Je le veux laïque en public et ce que vous voudrez en privé, respectueux des différences, mais fier de ses racines, accueillant envers les autres, mais maîtres chez lui. » Tout un programme !


Mais une fois la table servie aux nobles idéaux, on saluait son exercice de haute voltige. Fallait le voir mettre son monde en garde contre la xénophobie, l’encourager à défendre le français et à mieux le parler, tout en rendant à l’anglais son statut de langue planétaire, dénoncer la mise à sac de nos ressources naturelles et les mauvais citoyens qui cachent leur bas de laine aux îles Caïman pour fuir l’impôt.


Ses mots frayaient leur chemin entre les raps de Samian, les chants de Richard Séguin, les vire-langue de Raôul Duguay, l’hommage à Dédé Fortin. Clou du show : le classique des Colocs Tassez-vous de d’là, entre désespoir et compassion, entre poing fermé et main tendue, avec le fameux refrain en wolof. Tous ensemble vers des lendemains possibles, peut-être. En chansons comme en paroles. L’audience avait envie d’y croire.


N’empêche : il fut un temps où des politiciens, Lévesque ou Bouchard, savaient toucher leur peuple dans les moments difficiles, désamorcer les mines, insuffler de l’espoir. Aujourd’hui, seul notre plus célèbre animateur de talk-show revendique le pouvoir du verbe. D’autres lui ont laissé le champ libre. Les mêmes qui n’inspirent plus grand monde. Car le vide du discours politique perçait en silence. Comme une démission d’en haut un soir de Saint-Jean. L’acronyme PQ n’était pas souvent mentionné. Un blues, là aussi. À la Fête du Canada, Harper, mal en point, ne pavoisera pas fort non plus. Ça console un peu.


En attendant Louis Cyr


On dira ce qu’on voudra. Un peuple qui cesse de croire en lui roule comme une voiture vers l’accotement mou, pendant une grève des employés de la voirie. La fierté, c’est le premier moteur. Faut pas qu’il tombe en panne.


Prenez le film Louis Cyr de Daniel Roby, attendu le 12 juillet comme le Messie, susceptible de réconcilier le public avec son cinéma. Depuis le début de l’année, nos films maison ont atteint la part de marché de 2,47 % aux guichets. Infime poussière ! « Une chute de 10 % par rapport à 2012 à pareille date », m’explique Pascale Dubé de Cinéac, la gardienne des statistiques. Or 2012 était un cru catastrophe côté chiffres. D’où ce poids d’attentes sur les épaules baraquées d’Antoine Bertrand, alias Louis Cyr.


Le film devrait atteindre son but : remplir nos salles. À lui la recette gagnante : les acteurs, l’émotion, le cadre historique, l’efficacité du tour de main, etc. Mais par-dessus tout, il offre aux Québécois un héros tout chaud sur un plateau d’argent. Analphabète, le champion, mais si fort, côté muscles, côté volonté. Il saura porter son peuple, c’est sûr. Pouvoir s’identifier à un gagnant, honnête en plus, pensez donc !


Chromothérapie


Petite suggestion de sortie : allez en famille (les enfants en raffolent), ou entre adultes, sous influence ou pas, voir l’expo de l’Américain Dale Chihuly au Musée des beaux-arts de Montréal. Pour l’arc-en-ciel complet de la couleur, pour l’exubérance, pour la poésie de ses oeuvres de verre, pour la bonne humeur à rattraper. On croirait entrer dans un aquarium aux algues gigantesques, aux fleurs, aux méduses lumineuses. Parfois, le plafond se transforme en vitrail organique. Ailleurs, on pénètre dans une forêt de verre, avant de dériver avec une barque remplie d’offrandes en partance pour Cythère. Car il faut prendre l’air et une escapade au musée, c’est moins cher du billet qu’un voyage sur la Lune, où l’on brûle si souvent de s’envoler.

1 commentaire
  • Bernard Morin - Abonné 29 juin 2013 08 h 42

    Merci

    Merci beaucoup madame Trmblay pour cette chronique écrit avec ce qu'il faut d'intelligence, de sensibilité, d'émotion, de simplicité et de profondeur.
    Bon été.