Le message de Mandela

Le 18 juin 1990, la Chambre des communes, pourtant pleine à craquer, était tout oreilles. Au podium, un homme avait été invité à s’adresser aux sénateurs et députés réunis. Nelson Mandela, qui ne pouvait mettre le pied dans le Parlement de son propre pays, dominait de sa stature celui du Canada. Drapé de sa grande dignité, imposant le respect, il a rappelé l’histoire, les souffrances, mais aussi la lutte et les sacrifices des siens.


« Nous sommes un peuple qui, n’ayant pas accepté d’être traité comme s’il n’était pas humain, a racheté la dignité de l’humanité tout entière », a-t-il dit avant de souligner ses attentes toujours inassouvies et les lourds défis que l’Afrique du Sud devrait relever pour atteindre l’égalité.


Aujourd’hui, alors que Nelson Mandela approche de son dernier souffle, les souvenirs affluent. Un silence quasi religieux régnait dans l’enceinte ce jour-là. Une force tranquille émanait de lui. On aurait entendu une mouche voler. Même la lumière semblait différente.


M. Mandela avait été libéré quatre mois auparavant après 27 années d’emprisonnement. Pendant tout ce temps, il avait vu la situation des Noirs sud-africains se détériorer et la discrimination, la répression et la violence s’accroître.


Il aurait pu être amer et revanchard. Il ne l’a jamais été, n’oubliant jamais l’objectif ultime de cette lutte qui lui a coûté si cher : la création d’une société multiraciale unie, égalitaire, démocratique et respectueuse des droits de l’homme.


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Sa visite au Canada, si peu de temps après sa libération, n’était pas fortuite. Il venait exprimer sa reconnaissance aux Canadiens et au premier ministre Brian Mulroney pour le soutien donné au combat contre l’apartheid. « Nous sommes de meilleurs êtres humains parce que vous nous avez tendu la main au-delà des mers pour nous dire que nous aussi - rebelles, fugitifs, prisonniers que nous étions -, nous méritions d’être écoutés. »


M. Mulroney n’était pas le premier leader canadien à condamner ce régime officiellement mis en place en 1948. Le premier ministre John Diefenbaker l’avait dénoncé dès 1960, aidant ainsi au départ de l’Afrique du Sud de l’organisation du Commonwealth. Les gouvernements canadiens qui ont suivi ont continué dans la même voie, mais sans jamais accepter d’imposer les sanctions économiques que les organisations antiapartheid, dont le Conseil national africain (ANC), demandaient.


Brian Mulroney, lui, y croyait et a affiché ses couleurs peu après son arrivée au pouvoir. Dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, en octobre 1985, il va même jusqu’à dire que « si aucun progrès n’est fait en vue du démantèlement de l’apartheid, les relations du Canada avec l’Afrique du Sud devront être complètement rompues ».


Il n’ira jamais aussi loin et cette déclaration servira à ses critiques qui trouvent le Canada trop timide, comparativement à d’autres pays, dans l’application des fameuses sanctions. Ils auront en partie raison, mais la contribution la plus importante de M. Mulroney et de son ministre des Affaires étrangères, Joe Clark, sera d’un autre ordre.


Le Canada ne pouvant influencer à lui seul le cours des choses, Brian Mulroney joue à fond la carte de la diplomatie multilatérale, en particulier au sein du G7 et du Commonwealth. C’est là qu’il fait pression pour que la première ministre britannique Margaret Thatcher accepte, comme le font déjà d’autres pays, d’imposer des sanctions. Elle s’entête dans son opposition et finit isolée au sein du Commonwealth. Les autres membres iront de l’avant.


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Nelson Mandela est un leader politique qui n’a évidemment pas d’équivalent au Canada et il ne me viendrait jamais à l’esprit de le comparer à Brian Mulroney. On peut dire cependant que les deux hommes ont partagé des principes que la politique étrangère de M. Mulroney reflétait.


Impossible d’en dire autant du gouvernement actuel, malgré ce qu’en dit le ministre des Affaires étrangères, John Baird. Il affirme sans arrêt que le gouvernement n’a pas obtenu de siège au Conseil de sécurité des Nations unies parce qu’il a refusé de piler sur ses principes, dont son soutien inconditionnel à Israël. Ce dernier lui a effectivement coûté des appuis, mais l’échec onusien d’il y a deux ans et demi a aussi sanctionné le peu d’intérêt que le Canada accorde aux Nations unies et sa manie de faire bande à part sur de grands enjeux mondiaux, comme les changements climatiques.


La politique étrangère d’un pays est toujours centrée sur ses intérêts, mais des intérêts que le Canada a longtemps compris dans un sens large. Ce n’est pas le cas actuellement. Dans une ébauche de politique rédigée l’an dernier et obtenue par la CBC, on pouvait lire ceci : « Pour réussir, nous devrons établir des relations politiques en tandem avec nos intérêts économiques, même là où les intérêts ou valeurs politiques ne convergent pas. »


Avec une telle politique, le Canada serait-il capable de reconnaître l’importance d’une lutte menée par « des rebelles, fugitifs, prisonniers » comme M. Mandela ? La soutiendrait-il ? Pourrait-il nous permettre de devenir de meilleurs êtres humains ? J’en doute. Malheureusement.

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