L’espion qui venait du chaud

Le scénario est digne de John le Carré. Un jeune consultant en informatique employé par la National Security Agency (NSA), agence d’espionnage officiel américaine, vivant une vie de rêve à Hawaï, avec belle maison et, encore mieux, belle blonde qui affectionne les petites tenues affriolantes, abandonne tout et s’envole pour Hong Kong où il dévoile, exemples à l’appui, l’étendue de la surveillance électronique américaine, notamment par l’intermédiaire de Google, Facebook et Apple.


« Je ne veux pas vivre dans un monde où tout ce que je fais et dis est enregistré », dit le jeune nerd.


L’administration américaine riposte aussitôt en demandant l’extradition du « traître », l’accusant de trois chefs d’espionnage, ce qui pourrait lui valoir la prison à vie. Mais plutôt que d’acquiescer à la demande, l’ancienne colonie britannique, informée désormais de la surveillance américaine à son insu, fait la sourde oreille et laisse le filou filer à l’anglaise.


Dans une cavalcade digne de James Bond (ici, John le Carré passe le flambeau à Ian Fleming), le jeune futé s’envole alors pour Moscou où il est acclamé par la foule et prestement protégé par le pays de Poutine. Après la Chine, la Russie est aussi la cible de la surveillance américaine, a pris la peine de démontrer celui qui désormais ne divise pas seulement les coeurs, mais aussi les pays.


Au moment d’écrire ces lignes, on ignore si l’auteur de cette immense intrigue internationale a pu s’envoler vers l’Équateur ou autre pays latino prêt à faire un pied de nez aux Américains. Et tout ce théâtre, je vous fais remarquer, de la part de quelqu’un qui n’a pas fini son secondaire et était un employé de « bas niveau » à la NSA.


Héros des temps modernes, Edward Snowden ? Ou adolescent attardé qui s’amuse à narguer les autorités ?


Avant de raviver, à lui seul, le cadavre tiède de la guerre froide, l’homme à la barbichette divisait l’opinion publique, c’est sûr. Courageux idéaliste pour plusieurs, il est vu comme une sérieuse menace à la sécurité pour bien d’autres. Lorsque Thomas Friedman du New York Times s’est mis de la partie, on a compris que ce n’était pas gagné pour le fugitif. « Oui, je crains les abus d’un programme de surveillance, écrit le célèbre chroniqueur. Mais je crains un autre 11-Septembre bien davantage. »


Les défenseurs de Snowden, eux, font remarquer que la surveillance accrue des dernières années n’a pu empêcher ni même détecter l’attentat de Boston. Bref, le terrorisme sévit côte à côte avec Big Brother, le régime de surveillance absolue d’abord imaginé par (un autre célèbre romancier anglais) George Orwell. En effet, un des aspects les plus troublants de cette histoire est certainement la collaboration de compagnies privées telles Yahoo, Google et Facebook dans l’espionnage d’innocents citoyens. Ces chéris de l’Internet ont nié toute participation active, mais c’est leur système de cueillette et d’analyse de données, connu sous le nom de Hadoop, qui est utilisé dans les programmes gouvernementaux de surveillance.


Si vous avez subitement reçu une offre pour une balayeuse après vous être intéressé à un livre sur le travail ménager, ou pour un massage après avoir lu en ligne sur le stress, vous avez une petite idée de ce dont il s’agit. « Impossible de surévaluer l’importance de Hadoop dans nos vies », écrit Andrew Leonard sur le site Salon.com. « En sachant donner une valeur marchande à l’énorme flot de données qui définissent notre quotidien, Hadoop a effectivement ouvert la porte à l’État de surveillance. »


Peu importe de quel côté vous vous situez, il y a quelque chose d’inquiétant du fait que Snowden n’est pas la première personne accusée d’espionnage par le gouvernement Obama, mais bien la septième. C’est deux et même trois fois plus que tout autre gouvernement américain. L’homme qui avait promis la transparence et la défense des libertés individuelles, qui avait tendu la main à la génération des Edward Snowden précisément en leur parlant leur langage, en communiquant par Internet, aujourd’hui leur tourne le dos.


L’ironie est que l’augmentation de l’espionnage électronique - ce qui aux É.-U. passe par une privatisation inquiétante - va nécessairement reposer sur « la génération qui a grandi avec Internet », disait cette semaine le fondateur de WikiLeaks. Selon Julian Assange, qui reprend du poil de la bête avec l’affaire Snowden, « en essayant d’écraser les dénonciateurs, le gouvernement américain se met à dos toute une génération ». Ce qui évidemment ne peut que revenir le hanter.


Sûr que si Orwell écrivait aujourd’hui, il y aurait un bataillon de jeunes gars à lunettes s’amusant à saboter les mécanismes de « contrôle de la pensée » de Big Brother. Pas sûr, par contre, que la fin de l’histoire serait terriblement différente.

11 commentaires
  • Philippe CAUCHI - Inscrit 26 juin 2013 03 h 23

    Méchant Big Brother...

    Il est dommage qu'au Québec, se soit toujours des opinions tels que celui de madame Pelletier qui prévalent.

    Leur antiaméricanisme et leur tiers-mondisme les empêchent de voir la réalité des choses.

    • France Marcotte - Abonnée 26 juin 2013 06 h 40

      Et cette réalité est?...puisque vous semblez le savoir mieux que madame.

    • Luc Normandin - Abonné 26 juin 2013 07 h 40

      Y'a pas plus sourd que celui qui ne veut rien entendre!

    • André-Jean Deslauriers - Inscrit 26 juin 2013 09 h 57

      Alors il faut se mettre benoîtement à genoux devant l’empire?

      Démocratie pervertie depuis belle lurette par le fric des possédants et ne regardant que ses seuls intérêts.

      Malheureusement, ils bénéficient de la vénération inconditionnelle des naïfs.

      Déjà après la dernière guerre mondiale, Eiseinhower général de son état, mettait en garde contre le lobby militaro-industriel qui contrôlait de plus en plus cette prétendu grande démocratie, et je ne pense pas que cette domination soit allée en diminuant, au contraire.

      Les inconditionnels pro-américains sont beaucoup plus nombreux au Québec que le contraire.

    • Alain Boisvert - Inscrit 26 juin 2013 10 h 23

      Moi je trouve qu'elle n'est pas très claire l'opinion de madame Pelletier. Mais je n'y vois pas d'évident anti-américanisme et encore moins de tiers-mondisme qui sont comme des réflexes pour la gauche. Elle cite quand même le journaliste du New-York Times qui n'est pas pro-Snowden. Mais madame Pelletier aurait dû approfondir un peu plus le problème et ne pas se limiter à sa dimension technique. En imaginant, par exemple, quelle serait la réaction de la Chine et de la Russie si ces pays étaient dans la même situation que les États-Unis. Je ne crois pas que Snowdenov ou Snowden Li se sentiraient plus insouciants et en sécurité que le nerd américain. C'est une histoire d'espionnage et il n'y a pas de place pour de l'angélisme. Et, en révélant les méthodes du gouvernement américain dans sa surveillance des activités de la Russie et de la Chine pour s'assurer leurs faveurs, Snowden a irrité pas mal plus sérieusement son gouvernement qu'en divulguant les actions de celui-ci sur son propre territoire. Essayons de faire la part des choses.

    • Louis Farzam - Inscrit 26 juin 2013 10 h 37

      Snowden participe à nous plonger dans un débat sur la surveillance des communications, ce qui est très légitime.

      C'est un débat nécessaire sur les besoins en sécurité des nations par rapport aux libertés individuelles et non, comme on tente souvent de nous le présenter, d'un débat idéologique É-U vs le monde.

  • François Dugal - Inscrit 26 juin 2013 07 h 33

    Un sous-traitant

    Edward Snowden travaillait à la NSA, mais il n'était pas un employé de la NSA. Il travaillait pour un sous-traitant qui avait un contrat avec le NSA.
    C'est bien beau, la libre entreprise, mais peut-on sous-traiter au privé ce qu'il y a de plus secret dans un pays?
    Detail historique: avant d'admettre qu'elle existait, le gouvernement américain disait que l'acronyme NSA voulait dire No Such Agency

  • Vincent Bussière - Inscrit 26 juin 2013 08 h 11

    De la réalité des choses!

    Aucune permission ne doit être donnée, aucune raison ne doit sanctionner les gouvernements et leur permettre de surveiller tel individu ou groupe d'individu sans un motif grave, la commission d'un crime, de sérieux soupçon ou la haute probabilité que cet individu ait commis ce crime, alors, à la demande d'un ordre policier détaillant les motifs sérieux de ces soupçons seul un juge le permet! Payer par l'état, un groupe d'individu qui surveille les opinions d'autres individus qui ne pensent pas comme cet état ou les politiciens au pouvoir est injuste et contraire au droit et il ouvre la porte à tous les abus. Au Québec on se rappelle la liste que possédait le fédéral lors de la crise d'octobre et du nombre d'individu qui ont été arrêtés, Michel Chartrand, Gérald Godin et bien d'autres, mis en prison et détenus dans un total arbitraire, ces gens qui ne pensaient pas comme Trudeau ou Bourassa, voila la réalité des choses. Au Québec on est gentil, depuis la rébellion de 1837 on ne pends plus pour ces motifs mais dans bien d'autres pays, on tue pour bien moins que ça.

  • Jacques Morissette - Inscrit 26 juin 2013 08 h 33

    La prétendu légitimité morale des américains.

    La réalité des choses, c'est que le gouvernement américain maintient le monde quasi en état de siège. Souvent, le point de vue des États-Unis est de considérer la prédominance de leur légitimité morale. Ce que je lis dans le texte de Francine Pelletier, en fait, les américains n'ont pas du tout convaincu le reste du monde. En lisant des vrais livres d'histoire, pourrions-nous être convaincu de leur prétendu légitimité morale? Je ne pense pas, même tout le contraire!

  • France Marcotte - Abonnée 26 juin 2013 08 h 42

    Quand le futur rattrape le passé

    «Si vous avez subitement reçu une offre pour une balayeuse après vous être intéressé à un livre sur le travail ménager, ou pour un massage après avoir lu en ligne sur le stress, vous avez une petite idée de ce dont il s’agit.»


    Oui cela commence à m'inquiéter sérieusement (mais curieusement on ne me dirige pas vers des publications indépendantes comme le Devoir...).

    Un outil formidable Internet.
    Ce sera dommage quand on devra se remettre aux moyens les plus rudimentaire pour transmettre plus sûrement nos messages secrets.