Angoisses brésiliennes

Le Brésil, considéré tout au long du XXe siècle comme l’éternel « pays d’avenir » (selon la célèbre formule de Stefan Zweig) - mais d’un avenir toujours remis à plus tard -, le Brésil était, pensait-on, enfin « arrivé » à l’orée du XXIe siècle… Les huit années au pouvoir de Lula da Silva (2003-2011), le syndicaliste devenu président, ont coïncidé avec une euphorie qui a transporté et transformé le géant d’Amérique du Sud, dans une ascension que rien ne semblait arrêter.

Avec l’accession au pouvoir du Parti des travailleurs (PT), ce pays longtemps plombé par les dictatures, le protectionnisme et les populismes de droite allait enfin s’ouvrir pour conquérir le monde, devenir riche, réduire les inégalités, accéder à la cour des Grands…


L’économie a fait boom. De généreuses politiques de redistribution ont fait reculer la misère. Longtemps endémique, l’hyperinflation a été vaincue. Le pays a exporté massivement ses matières premières. Il est devenu un géant de l’agroalimentaire. Il a développé des services bancaires de première catégorie.


Et puis le Brésil, dans les 16 années combinées de Lula et de son prédécesseur Fernando Henrique Cardoso, a connu une alternance apaisée, assoyant sa jeune démocratie sur le pluralisme et une liberté d’expression retrouvés…


Mais les manifestations qui se sont multipliées depuis trois semaines viennent rappeler au monde - et d’abord aux Brésiliens eux-mêmes - tout ce qui cloche dans ce beau modèle.


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Pays de la fête et de l’insouciance joyeuse, pays du futebol et de la samba, le Brésil qui défile dans les rues depuis le début de juin fait mentir les clichés. Ce qui se met aujourd’hui en scène dans les rues de Rio, São Paulo et Belo Horizonte, ce n’est pas le Carnaval et les paillettes. C’est la colère authentique de gens sérieux. De gens qui savent compter, et qui clament que les dizaines de milliards consacrés aux grands pow-wow, comme la Coupe du Monde de 2014 et les Jeux olympiques de 2016, seraient peut-être mieux dépensés dans les écoles, les hôpitaux et les routes qui font cruellement défaut. Car l’état des infrastructures, la faiblesse et le sous-financement chronique de l’éducation et de la santé viennent démentir quotidiennement les prétentions du Brésil à faire partie du « premier monde ».


Fait inouï dans ce pays, on a vu ces derniers jours des Brésiliens manifester contre la FIFA (l’impériale fédération mondiale du soccer) et même mettre le feu à certains de ses véhicules. Un Ronaldo, idole du football à la retraite, a été ridiculisé sur les réseaux sociaux après avoir déclaré : « Mais on ne fait pas une Coupe du monde avec des hôpitaux ! »


C’est un peu comme si le Brésilien sérieux et socialement conscient chuchotait au Brésilien fêtard et étourdi (les deux cohabitants souvent dans la même personne) : allons, réveille-toi ! Et aujourd’hui, sans pour autant renier leur amour de la fête et du ballon rond, beaucoup de Brésiliens s’interrogent sur les priorités d’un grand pays qui se veut moderne.


Malgré la hausse indéniable du niveau de vie du plus grand nombre depuis une décennie, l’angoisse persiste devant une croissance inégale et incertaine (passée de 7,5 % en 2010 à 0,9 % en 2012), plus basée sur la redistribution et la consommation que sur la production et l’investissement, dans un pays certes moins pauvre mais resté profondément inégalitaire.


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Le problème de toutes ces belles manifestations spontanées, authentiques et socialement significatives, que l’on voit enflammer un pays après l’autre (la Russie et Turquie hier, le Brésil aujourd’hui…), c’est qu’elles sont par définition peu encadrées et qu’elles nagent dans le plus grand flou programmatique. Une critique lapidaire et tous azimuts des formations politiques fait d’ailleurs partie intégrante de tels mouvements.


Cela n’empêche pas, aujourd’hui - devant l’impuissance apparente de la présidente, Dilma Rousseff, à renverser le mouvement ou à y répondre adéquatement -, l’opposition de droite de tenter une récupération opportuniste et populiste… même si une revendication comme la gratuité des transports publics est bien plutôt de gauche. Pendant ce temps, les rivaux de la présidente à l’intérieur même du PT, ceux qui n’aiment pas son style technocratique et rêvent d’un retour du populisme progressiste à la Lula, affûtent leurs couteaux…


Populisme de gauche contre populisme de droite : telle est peut-être la triste alternative qui se profile à l’horizon, si ce mouvement ne se trouve pas - et vite - une expression politique qui lui soit propre.

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3 commentaires
  • Robert Côté - Inscrit 25 juin 2013 06 h 49

    Le point de rupture !

    La corruption des politiques par les magnats de l'industrie fait en sorte que les priorités sont mises à la mauvaise place. Partout les gens réclament plus d'égalité dans la répartition de la richesse. Que l'on investisse autant dans les services publiques que dans le développement des infrastructures.
    Comme toute réponse ils ont droit à la répression et au mépris de ceux qui profitent du système pour s'enrichir...nous approchons peut-être du point de rupture ou les masses laborieuses récupèreront le 99% des avoirs qu'on leur volent.

  • François Dugal - Inscrit 25 juin 2013 07 h 14

    La ponction

    Le Mundial et les J.O. coup sur coup: quelle ponction sur les finances publiques.
    Dehors les écoles et les hopitaux; bienvenue aux divertissements télévisés.
    Du pain et des jeux (panem et circences), disaient les romains.

  • Paul Michaud - Abonné 25 juin 2013 19 h 11

    L'occupation comme mode de vie

    Après New York et Occupy Wall Street, après Montréal et ses casseroles, après la Grèce, le Portugal, l'Espagne et les autres, après les pays Nordiques (oh, la grosse surprise), c'est le Brésil. Pour eux on fait de l'analyse comportementale, on parle de la schizophrénie du citoyen ultra-fêtard et responsable à la fois.
    À prime abord je ne vois de grandes différences avec les banlieues en révolte à Paris, les émeutes anglaises, des soulèvements à Istanbul, et des autres, y compris la révolte individuelle d'un Snewden qui décide de trahir son pays, son credo personnel au nom d'un idéal plus grand.
    Il se passe quelque chose qu'on ne peut se contenter d'expliquer au cas pas cas.