L’affaire Justin Trudeau - Quand des oeuvres charitables se paient des élus

Les parlementaires qui arrondissaient leurs fins de mois en donnant des conférences ici et là auront survécu aux charbons ardents inopinément allumés par Justin Trudeau. Ces élus du peuple savaient déjà qu’on ne doit pas dérober des deniers publics ; désormais, ils sauront aussi que c’est à leurs risques et périls qu’ils touchent aux oboles du pauvre. Mais pourquoi diable des églises les payaient-elles en espèces sonnantes et trébuchantes? Ils en auront été bien sonnés. Et elles-mêmes ne trébuchaient-elles pas ?

À la Grace Foundation - l’oeuvre qui avait versé 20 000 $ à Justin Trudeau pour une conférence d’appui à son home pour gens âgées à St. John -, on se demandait ces jours-ci qui donc était allé se plaindre au Parti conservateur. Mais, surtout, on s’inquiétait, non sans raison, des retombées négatives pour les institutions charitables d’un tel fiasco financier et publicitaire. Car, si ce conférencier n’avait guère multiplié les dons généreux, par contre on l’avait rétribué à même les maigres recettes de l’événement.


L’organisation de St. John, en effet, n’avait pas lésiné sur les moyens. Elle avait eu recours à l’une des firmes qui fournissent invité de marque et orateur de prestige aux associations les plus diverses, chambres de commerce voulant distraire leurs membres, commissions scolaires en quête de visibilité, et surtout groupes en tout genre ayant besoin de dons populaires. Justin Trudeau coûtait moins cher que Bill Clinton, certes, mais au Nouveau-Brunswick son étoile aurait dû, à ce prix-là, être plus brillante.


***


Providentielle pour les conservateurs aux abois, la bourde politique du chef libéral n’a pas manqué d’être exploitée par le bureau du premier ministre. Stephen Harper s’est fait fort de forger la règle suivante: « On donne aux oeuvres, on n’y pige pas. » Cette plaie d’argent, peut-on néanmoins conclure, n’aura pas été mortelle pour Justin Trudeau. Toutefois, son autorité morale en sortira affaiblie, alors même qu’Ottawa coupe les vivres aux démunis. L’homme avait pourtant reçu un avertissement.


En février, en pleine course à la direction du parti, le futur chef avait été félicité pour sa transparence financière. On avait appris qu’il était devenu millionnaire au décès de son père, l’ancien premier ministre. Déjà plus fortuné que d’autres collègues, il avait néanmoins gagné, depuis 2008, des honoraires de conférence, que le Citizen établit alors à 277 000 $. Sans même citer d’oeuvres charitables, certains trouvaient que des députés déjà bien rémunérés n’ont pas à se faire payer pour « parler aux Canadiens ».


Justin Trudeau affirme qu’il a cessé d’accepter des honoraires pour ses conférences dès qu’il a considéré de briguer la direction libérale. On veut croire à sa sincérité. Mais il est étonnant qu’il ait d’abord refusé de remettre ne serait-ce qu’une partie de la somme obtenue à St. John. Il a finalement pris la bonne décision, mais après que l’affaire eut pris de l’ampleur dans les médias. Que son bureau ait répondu qu’un contrat est un contrat dénote une étroitesse inquiétante au sommet.


Le chef libéral a récemment rappelé à ses collègues qu’avant d’être élu il était déjà un conférencier « professionnel » et qu’il ne devait pas sa réputation et son talent d’orateur à ses nouvelles fonctions politiques. Mais, justement, sa situation avait changé. En acceptant encore des conférences à des tarifs fort substantiels, le député qu’il est devenu ne traitait plus ses « clients » sur un pied d’égalité, à supposer qu’il lui soit resté assez de loisir pour prêter son nom et son talent à ces activités extérieures.


***


Un problème éthique analogue se posait pour ses « clients ». On peut juger que les universités et autres institutions d’enseignement ont eu les moyens financiers de retenir les services de conférenciers de prestige. Mais telle n’est plus la situation depuis quelques années. Les plus fortunées d’entre elles peuvent donc ajouter à leur visibilité et à leur crédibilité auprès de donateurs potentiels, les autres pas. Un député qui dit oui aux premières les favorise, et en disant non aux autres, il les affaiblit.


La « concurrence » dans le « marché des dons » est encore plus vive parmi les organisations communautaires, les charités traditionnelles et les oeuvres de fondation récente. C’est à qui trouvera la vedette qui va prêter son nom à une souscription grand public. Et malheur aux groupes dont la cause ne jouit pas d’un préjugé favorable, même quand les besoins y sont criants. Mieux vaut être un enfant sympathique qu’un vieillard pathétique. L’être humain est encore, hélas, ainsi jugé à sa rentabilité électorale.


À cet égard, l’éthique sociale est en crise, autant dans le commerce que dans la politique et le monde de la construction. La « charité » y est de plus en plus accaparée, en effet, par des établissements qui donnent à leur marketing des allures de mécénat, alors que plusieurs d’entre eux en sont encore à exploiter leur personnel, leur fournisseur et leur clientèle. On retrouve dans ce secteur économique les mêmes manipulations qui tiennent lieu de liberté de pensée et de débat dans les grands partis et les administrations publiques.


Pourtant, il se trouve dans le milieu des organisations à but non lucratif des « consultants » qui ne voient rien de mal dans le refus initial de Justin Trudeau de renoncer à son entente avec la Grace Foundation et qui blâment plutôt cette oeuvre pour son attitude « sans précédent » dans le monde des souscriptions. Pourtant, s’il fallait voir un scandale dans la présente affaire, ne serait-ce pas plutôt dans l’adoption par des Églises du credo du « développement des affaires » ?

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11 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 25 juin 2013 03 h 09

    JT va sans doute nous sortir l'argument que ...

    JT va sans doute nous sortir l'argument choc que "Charité bien ordonnée commence toujours par soi-même" ???

    Comment faire confiance aux paroles de quelqu'un qui commence une marche vers le poste de chef de gouvernement en s'enfonçant dans une bêtise comme celle-là ?

    S'il réussit à devenir PM, va être beau son Canada !!!

  • Nicole Bernier - Inscrite 25 juin 2013 07 h 43

    Est-ce que Justin Trudeau est le seul élu à se faire payer pour faire des conférences?

    • Christian Fleitz - Inscrit 25 juin 2013 09 h 58

      Même s'il n'est pas seul, ce n'est pas une raison pour se faire payer dans un contexte de charité et de bénévolat. L'exemple du chef, vous en avez entendu parler ? ses revens d'élu sont-ils tellement indigents ? Au moins, c'est clair, la générosité n'est pas à mettre à l'actif du prétendant à la succession conservatrice.

    • Solange Bolduc - Inscrite 25 juin 2013 10 h 24

      Et n'oubliez pas que Trudeau est déjà millionnaire ! Et surtout qu'il ne se présente pas comme simple député, mais comme aspirant à la tête du pays!

      Il y a toute une nuance à apporter !

    • Nicole Bernier - Inscrite 25 juin 2013 10 h 58

      M. Fleitz

      je posais la question, parce qu'il me semble qu'il y a un problème dans la manière de définir ce qu'est un travail journalistique quand on veut poser une question au niveau de l'Éthique... Pour bien comprendre l'enjeu éthique, il est fondamental de baser un argument sur la diversité des exemples pour établir une valeur commune à une société ou pour établir la transgression à une valeur collective... Sinon, ce n'est qu'un astuce journalistique pour justifier une valeur importante pour lui oupour discréditer une personne ou pour attirer l'attention de ceux qui en ont contre les riches, les libéraux... car il utilise le nom d'un individu dans le début de son article pur illustrer son argument.. Ce n'est pas parce que le journaliste, qu milieu de son article, attaquent les stratégies de recherche de financement, devenu une obligation imposer par l'État pour obtenir de leur financement, que le journaliste rétabli son analyse au niveau éthique....

      Par contre, votre commentaire illustre bien vos valeurs face aux riches, aux chefs politiques ...D'ailleurs de qui parlez-vous quand vous dites: "la générosité n'est pas à mettre à l'actif du prétendant à la succession conservatrice."?

    • Loraine King - Abonnée 25 juin 2013 15 h 37

      Mme Bolduc et M. Fleitz - M. Trudeau a cessé son travail de conférencier lorsqu'il a annoncé sa candidature à la chefferie du PLC.

      Quant aux conservateurs, quand un organisme de charité retient les services d'un traiteur pour sa soirée bénifice, croient-ils que le traiteur pige dans les poches de l'organisme de charité et qu'il devrait donner ses services et ses produits ?

      Ce qui est étonnant c'est que la commissaire à l'éthique ait autorisé M. Trudeau à faire ces conférences. J'aimerais bien connaitre son raisonnement !

    • Christian Fleitz - Inscrit 26 juin 2013 13 h 05

      "la générosité n'est pas à mettre à l'actif du prétendant à la succession conservatrice."? On peut penser que dans le cas d’une intervention dans une organisation caritative, sans but lucratif, il serait tout à l’honneur d’un politique de choisir le bénévolat : il y a d’autres valeurs que celles des profits qu’il faut promouvoir. Contrairement à ce que vous semblez penser me concernant, je suis nullement hostile aux riches, pourvu cependant que cette richesse soit issue du talent et de l’effort, qu’elle se constitue dans le respect des personnes qui y contribuent et qu’elle demeure en adéquation avec le niveau moyen de richesse de la communauté. La trop grande disparité de richesse peut nuire considérablement à la cohérence politique et sociale de celle-ci.

  • Christian Fleitz - Inscrit 25 juin 2013 10 h 17

    attendrissant....

    Les arguments innocentant un comportement de ''jeune chien'' ne manquent pas : fougue de la jeunesse, manque d'expérience et de maturité, spontanéité, etc... Certains (et certaines) ne manqueront pas de trouver même attendrissants de tels agissements. Cependant, si l'on ajoute aux errements un programme politique ectoplasmique, on peut s'interroger légitimement sur la capacité de ce ''jeune homme'' à remplir les responsabilités de chef de gouvernement auquel il prétend. Une chose est clair : JT est financièrement réaliste et n'hésite pas à faire payer ses prestations même données dans un cadre caritatif qui implique largement le bénévolat. Ses émoluments d'élus sont-elles trop indigentes ?
    Les échéances aux quelles le Canada est et va être confronté réclament un peu plus de ''densité'' et d'expérience. Il faut espérer que le candidat libéral ne soit pas le seul choix possibles, quoique prétendent les sondages actuels.

    • Solange Bolduc - Inscrite 25 juin 2013 10 h 30

      Et depuis le début de cette affaire, je me demande qu'el contenu il peut livrer, lui qui n'en démontre aucun (ou aucune vision du Canada, à part celle ou copie de celle de son père) depuis qu'il a été élu à la tête du PLQ!

      Son image attendrit tellement qu'on en oublie même l'importance du contenu !

  • Loraine King - Abonnée 25 juin 2013 15 h 25

    La commissaire

    Il faudrait que Le Devoir s'entretienne avec la commissaire à l'éthique qui a donné son feu fert à M. Trudeau pour qu'il puisse continuer de travailler en tant que conférencier. Il me semble que la commissaire à l'éthique doit passer pas mal de temps à peser les questions d'éthique.

    Je remarque qu'à date les organismes de charité qui ont fait appel aux services de M. Trudeau ne se bousculent pas pour exiger les remboursements qu'offre M. Trudeau. Selon mon journal torontois qui en a approché quelques uns, on semble satisfait du travail de M. Trudeau et des résultats.

    • Solange Bolduc - Inscrite 25 juin 2013 20 h 26

      Vous dites: "à date les organismes de charité qui ont fait appel aux services de M. Trudeau ne se bousculent pas pour exiger les remboursements qu'offre M. Trudeau. "

      Vous comprenez pas l'impressionnant personnage qu'est devenu Trudeau, fils de l'autre, pour ces gens qui n'osent rien réclamer ???

      Et puis, on sera toujours satisfaits d'un aspirant premier ministre du Canada, dont les sondages le donnent gagnant. Ne faut-il pas protéger ses arrières, comme on dit si bien ?