Antres dans ma ville

Julie et son chien Téquila savourent la Journée de la lenteur et le solstice d’été en conjuguant flâner et farnienter.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Julie et son chien Téquila savourent la Journée de la lenteur et le solstice d’été en conjuguant flâner et farnienter.

D’abord, il faut y aller len-te-ment, pas plus vite que ça. Piano, piano. À pied, idéalement, sans quoi on loupe l’essentiel, ce sentiment particulier de partager un secret de loge maçonnique doublé de cette sensation délicieuse qu’on passe sans nous voir, ultime privilège de ceux qui se minéralisent dans le décor.

Il faut laisser derrière soi toutes les rumeurs de scandale, de corruption et de fraude qui ternissent son image et abîment sa véritable nature. Montréal cache tant de racoins mystérieux, parenthèses charmantes, des écrins qui ne s’ouvrent que devant le sésame d’yeux vraiment curieux.


On retrouve cette citadine que j’aime tant dans Montréal insolite et secrète, rejeton d’une collection que j’apprécie en voyage - j’avais acheté le Paris méconnu il y a deux ans et ne l’ai pas regretté - et qui nous a fait cadeau de cette édition dense et fouillée ce printemps. Alléluia, notre ville française d’Amérique peut s’enorgueillir à nouveau !


Chaque arrondissement où j’ai résidé depuis mon enfance, de Rosemont à Côte-des-Neiges, en passant par Notre-Dame-de-Grâce, le Plateau, Ahuntsic ou Beaconsfield (eh oui !), recelait de petits secrets bien gardés, ruelles magiques, coins perdus, antres entretenus, mobilier urbain accueillant, sentiers oubliés, raccourcis que seuls les initiés pratiquent.


Aujourd’hui, des lieux que je considère comme hantés par de gentils esprits figurent toujours au nombre de mes pauses flânerie… trop rares. Et le guide insolite de Philippe Renault nous invite là où seuls les habitués ont élu domicile. Follow ze guide…


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J’y ai emmené mon B. cette semaine pour la première fois, après un pique-nique près du bassin d’eau (moins les canards disparus… mangés ?) au parc Westmount. La serre victorienne qui jouxte la magnifique bibliothèque est ouverte jusqu’à 21 h en semaine. Ce lieu a été imaginé par Lewis Carroll et construit par… Lord Burnham (serres du Jardin botanique de New York et de Washington) en 1927. Il règne ici une atmosphère moite et calme, baignée d’une lumière fabuleuse, à l’abri de tous les soucis, une odeur de chlorophylle heureuse, hiver comme été.


Petite cascade, ponceau, bougainvilliers qui content fleurette aux rhododendrons, bancs de parc et tables bistrot où l’on peut casser la croûte. Fréquenté par les nannies qui surveillent des petites filles sages tirées à quatre épingles, des étudiants, de vieilles dames à cannes et des amants de la quiétude, l’endroit est unique et son trésor se situe au fond, à droite, une fontaine où l’on peut s’asseoir, méditer, jeter un dernier sou noir (il m’en restait deux !) et faire un voeu. Quatre grenouilles en bronze qui régurgitent de l’eau et un ange qui joue de la flûte vous exauceront, promis. 4574, rue Sherbrooke Ouest. Entrée gratuite.


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Je voisine l’oratoire Saint-Joseph depuis 14 ans et maints accès demeurent inconnus du grand public qui l’aborde généralement de front, dans sa splendeur dominatrice. Mais c’est le soir qu’il est le plus intrigant avec ses jeux d’ombre et de lumière, ses entrées secrètes où je vais parfois me réfugier, certaine d’y trouver la sainte paix.


Et c’est jusqu’à la tombée du jour qu’on visite le chemin de croix de l’oratoire, sur son flanc est, magnifique jardin dessiné par Frederick G. Todd qui a conçu l’aménagement du mont Royal. Les seize immenses sculptures (stations) en pierre de l’Indiana sont cachées dans la forêt, entourées de fleurs et d’arbustes, et favorisent à la fois le recueillement et le silence. Un bassin symbolisant la rédemption termine ce parcours pentu. Loin de la rumeur, on peut ici côtoyer les anges grandeur nature, croiser des pèlerins pieux ou des promeneurs légers de toutes confessions. 3800, chemin Queen Mary. Entrée gratuite du 1er mai au 14 octobre.


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Petite niche derrière le pavillon Stewart du Musée des beaux-arts, rue du Musée, on trouve un jardinet, de quoi déposer ses fesses en design, de la verdure, une impasse ; ce n’est presque rien et c’est beaucoup. Loin de l’arrogance des klaxons de Jaguar, il fait bon y lécher un cornet de crème glacée et pratiquer la slow life en se disant qu’on veut faire partie des Lents d’Amérique plutôt que des « speadés » qui ne vont nulle part. Entrée gratuite. Apportez votre lunch.


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Une terrasse, oui, mais cachée, c’est encore mieux. Celle de la SAT (Sexe, Alcool, Tabac ou Société des arts technologiques) est idéale pour aller prendre un verre de bulles bien choisies, grignoter de délicieux petits plats apprêtés sur le gril ou derrière les fourneaux par l’équipe prolifique du labo culinaire qui change le menu chaque mois (thème actuel : Jérusalem), profiter de la vue des gratte-ciels du centre-ville et s’éfouarer sur les banquettes en se laissant bercer par la musique électro down tempo. Le Globe and Mail l’a inscrite dans sa liste des neuf endroits fréquentés par les Montréalais « in-the-know » il y a deux semaines. Le service est parfait, la clientèle, plutôt jeune hipster avec pince à vélo au pantalon, et on y trouve beaucoup de jolies filles. En pleine festivalite, une adresse au centre du tourbillon mais la tête dans les nuages. Du lundi au vendredi après 17 heures 1201, boulevard Saint-Laurent. Réservations en ligne possible.


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Dans le Centre-Sud, mon amie Anne fréquente deux petits parcs quasi secrets, dont le parc Claude-Melançon, rue Saint-Christophe, où l’on trouve une fontaine, un vieux kiosque à musique en bois, deux bancs et un chien en ciment. L’été, les sans-abri viennent s’y laver les pieds ; sinon, rien à signaler, sauf peut-être l’impression d’être hors du temps ou dans un roman. Entre Sherbrooke et Ontario, cul-de-sac vers le nord.


Non loin de là, on peut visiter le Jardin des cultures amérindiennes, au 1850, rue Saint-André, ouvert du lundi au mercredi de 11 h à 16 h durant l’été. Ce petit boisé naturel où l’on trouve un wigwam, une cascade et deux minuscules tables à pique-nique (même, une année, un lapin blanc !) fait partie du réseau Sentier urbain (sentierurbain.org), une organisation citoyenne qui revitalise des coins perdus publics ou privés. Pour se remplir le nez d’odeurs sylvestres en cette Journée nationale des peuples autochtones… À visiter : tous les jardins de Sentier urbain, un collectif vraiment vitaminé dans Ville-Marie. Entrées gratuites.


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Dévoré Montréal insolite et secrète. Si les deux premiers endroits dont je vous parle dans cette page figurent dans le guide, vous en trouverez aussi des centaines d’autres, partout, de Boucherville à Senneville. Tout Montréalais de naissance ou d’adoption, tout touriste de passage devrait se procurer ce livre nourri des idées des amoureux de Montréal. On y apprend une foule de faits historiques et d’anecdotes. 


Aimé les Mosaïcultures internationales de Montréal, qui débutent demain jusqu’au 29 septembre au Jardin botanique, un lieu tout à fait « naturel » pour cette expo végétale. Beaucoup de oh ! et de ah ! vous attendent. Les oeuvres font agrandir les mirettes, surtout L’homme qui plantait des arbres ou L’arbre aux oiseaux (hors compétition), le piano des Japonais et tout ce que ces trois millions de fleurs made in Québec peuvent nous transmettre. J’ai très hâte d’y retourner lorsque les oeuvres seront parvenues à maturité (fin juillet). Et j’en profiterai pour aller visiter le jardin Leslie-Hancock (quoiqu’on conseille la visite au printemps, la floraison s’étale jusqu’au début de juillet), un des secrets les mieux gardés des lieux, consacré aux éricacées, dont la bruyère, l’azalée et les rhododendrons, plus propice à l’escapade solitaire, loin des foules. Entrée payante (25 $) pout tous et passeport illimité pour les détenteurs de la carte Accès Montréal. 


Salivé en lisant Dévorer Montréal de Claire Bouchard et Chantelle Grady (éditions de l’Homme). Ce joli livre réunit de bonnes adresses sympas, restos, cafés, épiceries gourmandes en quatre saisons distinctes aux quatre coins de la ville. Les photographies de Chantelle Grady ajoutent beaucoup à ce livre de foodies curieuses qui nous baladent de boulangerie en pâtisserie, de fabrique de nouilles chinoises en resto de pâtés australiens. Pour accompagner nos virées montréalaises, rien de tel que ces petites haltes, toutes testées et dont l’histoire nous est racontée de façon personnelle. À offrir, à s’offrir.

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JOBLOG
 

Sommeil profond


Je crois que c’est le dossier Dodo qui m’a fait comprendre à quel point j’en manquais. Comme la plupart des gens, d’ailleurs, en pénurie chronique d’horizontalité. Thierry Bouët est un photographe français hors norme qui s’est invité dans la chambre à coucher de 80 personnes durant deux ans. Des connus et des inconnus qui l’ont accueilli dans leur chambre ou leur champ, leur valise (!), leur tente ou leur caravane. Le livre Deslits est épuisé (on comprend), mais on peut trouver quelques-unes de ses photos dans le dernier magazine Clés. Ins-pi-ran-tes. Photos également ici, sous l’onglet « Livres », des lits les plus délirants que j’aie vus. Clés, no 82 (avril-mai 2013) 

 

cherejoblo@ledevoir.com

 

Twitter : @cherejoblo

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 22 juin 2013 04 h 28

    Merci

    Merci pour ce regard sur la lenteur, les lieux, qui nous font, de ce que l’on n’aurait pu, ne pas voire, autrement.
    En fait, il s’agit de méditations ou l’esprit peut, peu à peu, prendre son temps.
    Vous faites bien de nous parler de l’autre coté du miroir, de ce qui nous fait et demeure pour la vie.
    Merci de nourrir mes méditations au rythme du temps et des saisons.
    J’aimerais parler de ce qui nous fait penser et agir, mais ce sera pour une autre fois, pourquoi gaspiller, de si bels instants