Indignation calculée

À entendre les conservateurs, on croirait que le chef libéral, Justin Trudeau, a commis la pire bévue éthique qu’un élu puisse commettre. Alors qu’il était simple député, le chef libéral a reçu d’organismes à but non lucratif des cachets plantureux pour des conférences de motivation.


Il ne s’agissait pas de discours politiques et la demande venait des organisations en question qui souhaitaient profiter de son pouvoir d’attraction pour séduire des donateurs. Chaque fois, M. Trudeau s’est assuré à l’avance de ne pas enfreindre les règles auprès de la commissaire à l’éthique. Et si on sait qu’il a accepté 277 000 $ en honoraires entre son élection en 2008 et son entrée dans la course à la direction du Parti libéral l’été dernier, c’est parce qu’il l’a révélé.


On peut quand même se questionner sur son jugement éthique dans cette affaire. A-t-il fait preuve de naïveté ou de cupidité ? À chacun d’en juger, mais la plupart des contribuables s’attendent à ce qu’un député, payé par les fonds publics, accepte à titre gracieux d’aider des organismes de bienfaisance. Ce n’est pas pour rien que cette histoire a mis bien des libéraux mal à l’aise. On ne peut toutefois accuser Justin Trudeau d’avoir menti ou trompé qui que ce soit.


Les conservateurs, eux, font tout pour gonfler cette histoire, y compris avec les fonds publics. C’est en effet le bureau du premier ministre (BPM) qui alimente la controverse démarrée par leur allié et premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall.


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M. Wall a dénoncé la semaine dernière le fait que M. Trudeau ait reçu un cachet d’un organisme d’alphabétisation de sa province et soutenait qu’il devait le rembourser. L’organisation, fort heureuse de l’aide de M. Trudeau, a fait savoir qu’elle n’en voyait pas la nécessité.


Puis, vendredi dernier, le BPM a distribué une lettre de la Grace Foundation, du Nouveau-Brunswick, dans laquelle sa directrice se plaignait du déficit de l’événement auquel M. Trudeau avait participé. Elle demandait qu’il rembourse son cachet de 20 000 $, ce qu’il a au départ refusé. Fait à noter : la vice-présidente de la fondation, Judith Baxter, est proche des conservateurs, qui l’ont nommée à nouveau en 2011 pour un mandat de quatre ans au conseil du Musée canadien des civilisations.


En fin de semaine, M. Trudeau a fait savoir qu’il était disposé à dédommager les organismes qui le demanderaient. Cela n’a pas arrêté les conservateurs, qui se sont mis à le blâmer en Chambre pour des conférences données alors qu’il n’était pas encore député et gagnait sa vie comme conférencier. De son côté, le bureau du premier ministre a offert à quelques grands médias des informations sur des discours faits par M. Trudeau avant son entrée en politique. La condition était que la source ne soit pas identifiée, a révélé le Toronto Star.


Dans le cas des médias locaux, on n’a même pas attendu qu’ils acceptent cette condition. L’agente en communications du premier ministre, Erica Meekes, a envoyé de la documentation au journal The Barrie Advance en précisant de ne faire référence qu’à « une source » et non au BPM. L’envoi concernant un discours fait en 2007 comprenait, entre autres, des factures, une affiche et un reçu d’hôtel. Au lieu de jouer le jeu, le journal, qui n’avait rien demandé ni pris aucun engagement, a éventé le stratagème lundi soir.


Quelle ironie ! Ce gouvernement prend l’initiative de transmettre de l’information sur ses adversaires, mais refuse de donner aux parlementaires les données financières qu’ils exigent, tient tête au directeur parlementaire du budget, résiste aux demandes d’Élections Canada, muselle ses scientifiques… Et comment le gouvernement a-t-il mis la main sur ces documents ?


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Le gouvernement ne fait pas tout ce bruit pour jeter un doute sur le fait que les parlementaires peuvent avoir un autre revenu que leur salaire de député, ce dont plus d’une soixantaine de conservateurs profitent. Il veut simplement détourner l’attention de ses propres problèmes. Le scandale du Sénat, l’enquête de la Gendarmerie royale du Canada sur Nigel Wright, les conflits entre Élections Canada et certains députés conservateurs, les allégations de népotisme dans la région atlantique, les négociations commerciales qui piétinent avec l’Union européenne…


Les conservateurs savent que cette histoire de cachets réclamés à des organismes de charité fait mal paraître M. Trudeau. La décision de les rembourser atténuera sûrement l’impact, mais la tache ne s’effacera pas. Comme l’a dit et le répétera sans doute le ministre du Patrimoine, James Moore, « un député qui se présente à une activité de bienfaisance devrait faire un don, et non prendre l’argent ». Cette réplique assassine - et intéressée - reflète la réaction spontanée d’une majorité de Canadiens, comme le montrait un sondage Forum Research en mars dernier.


Les conservateurs veulent jouer la carte de l’éthique, mais le rôle joué par le BPM dans cette opération partisane contredit leurs prétentions. Et leur crédibilité en la matière souffre depuis longtemps de leur manque de transparence et de franchise dans des dossiers aux répercussions beaucoup plus graves pour les citoyens et la santé de nos institutions.


 
3 commentaires
  • Solange Bolduc - Inscrite 19 juin 2013 21 h 09

    Vous avez tout dit...


    en ce seul paragraphe: "On peut quand même se questionner sur son jugement éthique dans cette affaire. A-t-il fait preuve de naïveté ou de cupidité ? À chacun d’en juger, mais la plupart des contribuables s’attendent à ce qu’un député, payé par les fonds publics, accepte à titre gracieux d’aider des organismes de bienfaisance. Ce n’est pas pour rien que cette histoire a mis bien des libéraux mal à l’aise. On ne peut toutefois accuser Justin Trudeau d’avoir menti ou trompé qui que ce soit."

    M. Trudeau avait-il vraiment besoin de cet argent ? N'est-il pas millionnaire ? Si ce n'est pas de la cupidité, je me demande bie ce que c'est? À moins qu'il ait voulu par cette rétribution prouver sa valeur ?

    Est-ce que la valeur d'un député est monayable dans les circonstances ?

    Il vient de prouver que la gratuité ça n'existe pas en politique ! Point à la ligne !

  • Franklin Bernard - Inscrit 20 juin 2013 10 h 32

    Le lynchage par les hypocrites

    Quand on a vu tout ce beau monde piger dans toutes les caisses possibles de manière plus ou moins légales, et se livrer à toutes sortes de pratiques à l'éthique douteuse, et qu'on les voit maintenant mener cette campagne médiatique hypocrite sur la morale de Justin Trudeau (aux frais des contribuables canadiens, ne l'oublions pas) on ne peut que rigoler et hocher la tête avec mépris.

    Justin Trudeau a au moins été honnête, lui.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 21 juin 2013 05 h 58

    Travail/salaire

    Tout travail mérite salaire !

    Si les organismes ont invité Trudeau à prendre la parole à leur petit «shingding» c'est parce que ceux-si ont figuré qu'il attirerait des clients pour ramasser des fonds.

    Quand on me demande un «service», je le donne, mais quand on me demande un travail, je sort la facture à la fin !

    Oh, je ne me fait payer qu'une seule fois, je ne suis pas conservateur !