Surprise à Téhéran

Après la farce sanglante de juin et juillet 2009, l’élection présidentielle iranienne de juin 2013 peut-elle avoir la moindre signification ? Peut-elle donner un nouvel espoir à ceux qui savent que l’Iran, dans tout le monde musulman, est peut-être le pays le plus prêt sociologiquement à sauter hardiment dans l’ère « post-islamiste » ?


L’élection dès le premier tour, vendredi, du dernier candidat tant soit peu « réformiste » autorisé à la présidentielle - un religieux du nom de Hassan Rohani - semblait en tout cas avoir chassé, pour un moment, le cynisme et le désespoir parmi les jeunes de Téhéran, qui manifestaient leur joie samedi.


De manière explicite, ils veulent voir dans cette élection la revanche, quatre ans plus tard, de leur héros de 2009, Mir Hossein Moussavi, à qui une fraude massive avait coûté la victoire, et qui croupit toujours en résidence surveillée.


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L’élection de 2009 a peut-être représenté, dans l’histoire de l’Iran, une ligne de partage des eaux.


Avant, c’était la République islamique, mi-démocratie, mi-dictature théocratique. Un régime autoritaire… mais avec un certain pluralisme social et politique. Avec des élections certes sous contrôle - et ce sévère filtrage des candidatures - mais qui à la fin prenaient un sens réel, offrant un choix non factice entre ouverture et fermeture, entre réformisme et conservatisme.


La montée spectaculaire, fin mai et début juin 2009, d’un mouvement né dans les milieux occidentalisés et cultivés des grandes villes - mais le dépassant rapidement - avait mis en avant deux candidatures réformistes passées au tamis des organisateurs électoraux : celles du laïc Mir Hossein Moussavi et du religieux Mehdi Karoubi. Deux membres de l’élite politique de 1979, soudain frappés par la grâce réformiste « verte » lors des manifestations monstres de cette campagne électorale. Des manifestations qui se sont poursuivies après la fraude du 12 juin 2009, avant d’être réprimées dans le sang.


Ce funeste soir de 2009, avant même la fermeture des bureaux de vote, on avait diffusé des chiffres fantaisistes : quelque 60 % au sortant Mahmoud Ahmadinejad (qui était encore, à l’époque, l’homme de Khamenei) ; 30 % à Moussavi (alors que des évaluations indépendantes lui donnaient le double), et… moins de 1 % à Karoubi.


Des chiffres plus que suspects, qui ne correspondaient pas à la « vague verte » constatée durant la campagne… En particulier, le score officiel de Karoubi (17 % à l’élection de 2005 ; 0,85 % à celle de 2009 !), très populaire dans sa région natale du nord-ouest où il arrivait normalement premier, est à lui seul la preuve d’une grossière manipulation des résultats.


Après cette élection, il y eut des protestations massives (« Où est passé mon vote ? » - grand slogan de l’époque à Téhéran), de sanglantes bastonnades et l’arrestation des leaders opposants. L’Iran jusqu’alors « régime mixte » théocratie-démocratie devenait une pure dictature théocratique… certains ont même dit une dictature militaro-policière (la théocratie n’étant plus qu’un habillage).


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Alors, répétons la question : après juin 2009, pourquoi irions-nous croire qu’il s’est passé quelque chose en Iran, ce 14 juin 2013 ?


Sans être naïf, on peut tenter une hypothèse : même « verrouillée » par un filtrage extrêmement sévère des candidatures, la présidentielle de vendredi en Iran a pris un sens parce que (1) on a vraiment compté les voix, renouant ainsi avec la tradition de la république islamique, interrompue dans la panique et la violence par le clan Khamenei en 2009 ; (2) Hassan Rohani, sans avoir derrière lui une « vague verte » explicite, comme Moussavi et Karoubi en 2009, a fini par jouer un rôle similaire à ces derniers ; (3) la multitude des jeunes et des urbains écoeurés de ce régime a décidé de jouer le jeu, se rendant aux urnes (à l’appel des anciens présidents réformistes Khatami et Rafsandjani) plutôt que de s’enfermer dans une abstention désespérée.


Tout cela ne fait pas un printemps. En Iran, le président reste un « junior » face au guide suprême. Mais tout de même, on attend Hassan Rohani sur plusieurs promesses - étonnantes et courageuses - faites durant sa campagne : libérer les prisonniers politiques (y compris Moussavi et Karoubi ?) ; arrêter de harceler les jeunes filles pour leur tenue (oui, il a dit ça !) ; « négocier vraiment et ne pas faire semblant » avec les Occidentaux sur le nucléaire…


Juste ça, ce serait déjà une révolution. On n’ose y croire, mais…


François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Radio-Canada. On peut l’entendre tous les jours à l’émission Désautels à la Première Chaîne radio.

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